Auteur/autrice : Benoit LHeureux

  • Journal Transat 2026.2

    13 mai – La nuit

    Je dormais profondément. Un rêve actif, en cours. Je suis debout et endormi.

    Le vent pousse. Presque de l’arrière à 180 degrés.

    Il tergiverse. Les voiles hésitent sans savoir sur quelle amure porter le voilier.

    Notre cap n’est pas parfait. Notre parcours sera allongé si je ne fais rien. Les voiles sont bruyantes par à-coups.

    Je me décide à faire un virement de bord.

    Le voilier prend de la vitesse aussitôt. Il glisse et fend les vagues. Les sons de l’eau sont francs et sans hésitation.

    Les voiles pleines d’air. 

    Olivine a une belle allure dans le noir de cette nuit sans lune ni étoile. Tout le monde peut maintenant mieux dormir.

    15 mai

    Le parcours avance

    Le cap de la moitié du chemin est passé. Je ne compte plus les jours complétés, mais les jours restants à faire. C’est une autre façon de planifier plus exigeante en considérant la météo à venir. Je planifie encore sept jours. Selon les prévisions souvent changeantes dans ce coin du monde.

    Il est difficile de s’y fier et ça peut devenir frustrant. Chaque étape d’une journée devient importante pour la journée suivante. Le changement de météo peut modifier les points de chaque jour.

    Je réalise qu’il est préférable de continuer à compter les jours qui passent que ceux qui restent. Sans trop savoir quand nous arriverons.

    Tout de même, il y a moins de jours à faire. On commencera à espérer voir la terre. « Terre en vue! », criera l’œil vigilant.

    18 mai

    L’homme et les vagues (bis)

    Il y a une importante dépression au nord de l’Atlantique Nord. On remarque un immense tourbillon rouge sur les logiciels météo. Le bleu signifie des vents faibles à modérés. Le rouge, le vent est de modéré à fort. Et les autres « bleus » tirant sur le mauve, daltonisme oblige, sont très forts à difficilement supportables en voilier. Heureusement, ce n’est pas la saison des mauves.

    Autre chance heureuse est que les vents forts s’amenuisent tout près de nous. Il a suffi de prendre la fuite vers le sud-est et nous avons évité des vents jusqu’à 28 nœuds. Avec les heures, ces vents ont aussi diminué légèrement.

    Au lieu de passer 48 heures dans des eaux mouvementées, ce sera 24 heures dans des vents de moins de 20 nœuds. Cela change tout pour la formation des vagues.

    Ce n’est pas tant la force du vent qui rend difficile la navigation. C’est la formation des vagues par les vents forts et changeants. La houle rend très difficile la vie à bord du bateau.

    J’ai aussi appris une explication des effets sur notre corps. C’est le concept de la force gravitationnelle des mouvements verticaux. C’est ce qui donne les vrais maux de mer. Chaque déplacement est ardu. Juste aller pisser devient une corvée. Imagine cuisiner un repas trois services. Même manger peut être désagréable.

    Dormir dans la cabine avant. Vue du cockpit, le nez du voilier monte d’un mètre en moins d’une seconde. Il redescend aussi rapidement. Imagine ta tête sur l’oreiller. Elle pèse 10 kg et, soudainement, elle flotte en apesanteur. Avec un petit mouvement soudain vers bâbord. Sur le dos. Sur le côté. Tout bouge. C’est excellent pour se souvenir de tous ces rêves.

    J’arrête ici. Je dramatise quelque peu. Je sais que ça ne dure jamais. Et les moments calmes de la mer sont immensément appréciés.

  • Journal Transat 2026 .1

    Journal Transat 2026 .1

    Au milieu de l’océan Atlantique

    Au milieu de l’océan Atlantique, plutôt à l’ouest, à quelque 400 miles nautiques des Bermudes.

    Nous flottons. Nous avançons par la force des 75 HP du moteur diesel qui ronronne depuis maintenant 4 jours, 24 heures sur 24. La mer est presque d’huile. C’est la pétole comme les Français disent si bien.

    Ce n’est pas agréable de rouler à moteur. Le bruit. Les mouvements inconstants. Surtout pour ceux qui dorment dans les deux chambres adjacentes. C’est comme dormir à un mètre du tracteur déneigeur.

    Il y a aussi de longues vagues berçant la coque du voilier. Ce roulis est le plus pénible à supporter. Appuyée sur le matelas, ma tête pivote au gré de ces mouvements perpétuels. La position sur le dos est la meilleure. Les bras étendus de chaque côté du corps, avec un léger angle pour stabiliser contre les mouvements. Mes muscles sont ainsi en légère traction en permanence. C’est un bon entraînement.

    C’est la sixième journée. Une distance parcourue d’environ 600 miles. Sur un total de 2500 pour rejoindre les Açores. Malgré tout, nous avançons.

    L’immense lac bleu s’étend sur des dizaines de miles. Ici, un lac bleu est l’image d’une carte météo où une zone sans vent est représentée par un « lac bleu » entouré d’autres couleurs avec du vent.

    Malgré les rétrécissements du contour du lac bleu, Olivine est toujours au centre de ces bleus où le vent est presque inexistant. Les prévisions météo annoncent encore quatre jours sans vent. C’est un genre de malédiction qui nous poursuit. Sous un autre angle, nous traversons le triangle des Bermudes, d’où des histoires inspirées foisonnent.

    Ou bien ce sont les mots « cordes » et « lapin » trop souvent nommés depuis notre départ.

    ***

    Souvenir d’un passé récent

    25 avril

    C’est la cacophonie. Le voilier mouille dans la baie devant le village de Saint-Pierre. Il pivote sur lui-même, changeant les sons perçus selon l’humeur de la marée, des vagues et des vents. Le samedi soir, la pseudo-faune locale s’excite les sens avec les moyens accessibles à des insulaires antillais.

    Jusqu’au crépuscule, la plage principale est bondée par des familles et groupes en congés de travail. Nous assistons à des concerts de ghettoblaster. Il y en a trois qui se rivalisent en volume et en rythme disco-rap et hurlant.

    Quelques-uns étirent les plaisirs jusqu’après la tombée de la nuit. Arrivent maintenant les motocross au silencieux transformé. Ils vont et viennent sur la route panoramique du bord de mer créant une pétarade intolérable. Je me demande si cette cacophonie est permise dans les baies méditerranéennes.

    ***

    Clandestins

    J’ai retrouvé la maison des Schtroumpfs. Lapinou ne semble plus être parmi nos amis. Selon moi, il se cache dans l’un des multiples équipets ou sous-plancher. Il sait bien qu’il est banni des bateaux. Mais sa passion est si grande qu’il ne peut se faire à l’idée de ne plus vivre sur le voilier.

    Il connait bien les mots interdits sur un bateau. Comme lapin ou encore corde.

    Le lapin est bon à manger et se reproduit rapidement. À une certaine époque, il était donc prisé pour les repas durant de longs voyages en bateau. Cependant, il adore ronger et manger les cordages, les amarres et les drisses du bâtiment causant des problèmes souvent irrémédiablement dangereux. Le pauvre lapin fut rapidement banni et porteur de malchance. On ne peut donc pas prononcer le mot lapin. Et pourtant, aujourd’hui, les cordes sur Olivine sont infectes à grignoter. Le nylon ou le « dyneema » aussi solide que l’acier sont indigestes. Lapinou préfère les restes de biscuits soda ou les fonds de croustilles.

    ***

    L’homme et les vagues

    Le cap du voilier est stable. Le vent est si faible que le moteur propulse cet amas de fibre de verre, de métal antirouille, de guenille formant les voiles enroulées et quelques âmes à la recherche de temps à perdre.

    Le vent pousse par l’arrière et quelques vagues arrosent la tablette de la proue. Le vent par l’arrière, ou en naviguant au portant, le vent réel n’est pas celui ressenti. Je ressens plutôt le vent apparent qui est une résultante du vent réel et du vent de déplacement. Le vent réel venant de l’arrière est en partie annulé par le vent créé par notre route vers l’avant. C’est pourquoi le vent apparent au portant est souvent presque nul à basse vitesse. Le vent arrière vient aussi avec des vagues, ce qui provoque des roulis. Un balancement sur le côté du bateau. Un roulis prononcé est généralement désagréable.

    Étendu dans le cockpit, l’endormissement m’envahit irrésistiblement. Je somnole. Mes yeux s’ouvrent et se ferment. Mon regard alterne entre le bleu du ciel et le turquoise de la mer.

    Soudainement, un vent prononcé balaie mon visage. Il y a assez de vent pour monter les voiles. Le silence revient en fermant le moteur. Et la pression sur les voiles stabilise le voilier. Le roulis disparaît. Je suis de nouveau étendu à rêvasser.

    Un peu plus tard, la température chute subitement. Un front froid est proche.

    Le vent arrière était stable autour de dix nœuds. Sans avertissement, le vent change de 180 degrés. Il est de face à près de 20 ou 25 nœuds. Évidemment, les voiles claquent. Les cordes et le métal résonnent. C’est de nouveau la cacophonie de veille.

    On affale les voiles rapidement. Tout en demeurant dans le cockpit. On démarre le moteur. Il y aura de la pluie bientôt. Pas si loin, on entend le tonnerre gronder. Chaque coup fait vibrer l’air ambiant. C’est même très proche.

    Les coulisseaux de la grand-voile se défont du rail de mât. La voile veut sortir du « lazy-jack ». Je dois aller au pied du mât.

    La pluie a débuté en trombe. Je suis aveuglé dans mes tentatives de sécuriser la grand-voile. Encore quelques grondements et vibrations dans les airs. J’imagine la foudre toucher le mat conducteur avec mes bras agrippés solidement à ce même mât. Je laisse cette réparation pour plus tard et je me dépêche à rentrer au cockpit, en sécurité. Nous avons rencontré un grain. D’où l’expression de bien « veiller au grain ».

  • Une traversée transatlantique d’ouest en est

    Une traversée transatlantique d’ouest en est

    « Naviguer est une activité qui ne convient pas aux imposteurs. Dans bien des professions, on peut faire illusion et bluffer en toute impunité. En bateau, on sait ou on ne sait pas. »

    Éric Tabarly1


    Dans la plupart des projets de traversée transatlantique à la voile par des particuliers, le protagoniste ressent le besoin de publier ses aventures et de faire connaître son projet.

    Est-ce pour exorciser ses propres peurs face à ce projet? Ou simplement une tendance au narcissisme? Ou encore pour des besoins pécuniers afin d’en faire un métier. En tout cas, plusieurs me parlent de mon projet et ils sont impressionnés et parfois inquiets. Ils ne feraient jamais ce genre de voyage. Je suis toujours perplexe à écouter leurs impressions. Je ne sais pas trop quoi répondre.  

    Alors, me voici comme les autres à écrire et à publier sur le web. Je vous dirai plus tard pourquoi je le fais.

    Sans doute l’expérience et une longue préparation font que ce projet ne m’inquiète pas tant. Sauf peut-être pour la solitude malgré les équipiers à bord ainsi que pour l’équilibre mental de chacun.

    Il y a aussi la préparation du voilier. D’une importance capitale. Tout a été remplacé. Tout est neuf. Et surtout, tout a été refait par moi-même. Je connais donc par cœur ses systèmes facilitant les réparations. Il y a aussi de la redondance d’équipements critiques. Je sais que tout finit par briser sur un voilier et cela arrive lorsque nous sommes en mer. Je m’attends à une réparation par jour. C’est une moyenne que j’ai déjà connue sur un voilier lors d’une traversée d’est en ouest en Atlantique.

    Le voilier

    En bref, Olivine est :

    • Bénéteau Océanis 46 2008
    • Longueur 47’ 3’’
    • Largeur 14 pieds
    • Tirant d’eau : 5 pieds
    • Tirant d’air : 65 pieds.
    • Tonnage : 19 t.
    • Poids chargé : environ 24 000 lb.

    Pour le mordu de voile et d’aspects techniques, cet autre article qui décrit bien le voilier Olivine.

    Le parcours au long cours

    Le départ est de l’île de Saint-Martin, côté Français. Précisément de la Baie de Marigot.

    Notre première destination, ce sont les îles des Açores, d’une distance d’environ 2 500 milles nautiques ou 4600 km. Le parcours n’est pas en ligne droite. C’est variable selon les vents et les vagues. On prévoit entre 18 et 24 jours en haute mer sans vue sur terre.

    Après quelques jours de repos, nous reprenons la mer vers le détroit de Gibraltar. Un parcours de 900 mn. Durée environ 8 à 10 jours.

    Finalement, en Méditerranée, nous naviguons jusqu’à Carthagène en Espagne, environ 250 mn. Durée environ 2 jours.

    Nous utilisons un logiciel de planification de route météo Predictwind. C’est toujours impressionnant de voir les gros tourbillons colorés rouge ou bleu foncé.

    Prévision de la météo pour le 22 avril 2026. Le trait discontinué montre la route approximative du parcours.

    Prévision de la météo pour le 22 avril 2026. Le trait discontinué montre la route approximative du parcours.

    Lorsque le voilier sera près des Açores, le tourbillon en rouge ne sera plus là. Ce sera un tout autre système météo.

    Le logiciel propose plusieurs routes selon différents modèles de prédictions météo.

    On remarque certaines routes plus longues que d’autres mais de durée similaire. Les zones bleues montrent qu’il n’y a presque pas de vent. Olivine peut naviguer à moteur pendant environ 5 jours (120 heures continues). Certaines de ces routes demandent plus de 4 jours à moteur. Il se peut que l’on doive attendre le vent.

    Par ailleurs, nous utilisons les services d’un routeur professionnel. Chaque jour, il nous proposera la meilleure route selon nos attentes, soit une navigation confortable.

    La préparation

    Une bonne préparation est présage d’un voyage qui se déroulera bien. Il y a peu de place à l’improvisation. En haute mer, on ne peut compter que sur soi.

    La préparation de ce voyage se divise en plusieurs parties :

    1. Le voilier.
      • Le choix du voilier.
      • Les modifications pour le voyage au long cours.
    2. La sécurité et la communication.
      • Balise de détresse (Epirb).
      • Balise de détresse personnel pour chaque membre de l’équipage.
      • Balise MOB (homme à la mer).
      • Les harnais et ligne de vie.
      • Internet haute vitesse.
      • Téléphone satellite.
      • La trousse de premier soin.
        • Des somnifères, aux antibiotiques et aux points de suture avec sédation.
    3. La planification dans le temps.
      • Bien choisir la période de l’année.  
    4. Les outils météo et de routage en mer.
      • Indispensable d’utiliser les bons logiciels avec licences de niveau professionnel.
    5. Les vérifications quotidiennes.
    6. La nourriture.
    7. Le manuel de l’équipier.
    8. Les dodos et les quarts de nuit.
    9. Les outils.

    Suivre Olivine

    Identifiant MMSI : 316041886

    Suivez Olivine à la trace sur PredictWind

    Un autre site intéressant pour voir tous les bateaux des océans : Marine Traffic

    Les équipiers

    Benoît : le capitaine. Observateur et passif.

    Marc : frère du capitaine et navigateur. Le navigateur a la charge de la navigation, soit du choix de la route à prendre. Il a une certaine tendance à choisir la route la plus rapide où les vents et les vagues sont impressionnants.

    Félix : fils du capitaine, un don pour la pêche et cuisinier. Il est presque né sur un voilier. Zéro mal de mer.

    Je partage le « Manuel de l’équipier – Transat 2026 ». Un document fourre-tout pour chaque membre de l’équipage.


    1. Cette citation souligne l’importance de la compétence technique et de l’expérience réelle, plutôt que de la simple apparence de maîtrise. La mer ne pardonne pas : La mer punit les bravaches et exige l’humilité. L’apprentissage : Tabarly considérait le métier de marin comme un long apprentissage et non quelque chose qui s’improvise. ↩︎
  • Manuel de l’équipier

    Le manuel de l’équipier est un guide non exhaustif pour le marin en haute mer.

  • Le fleuve déchaîné

    Elle était étendue dans le fond du cockpit. Elle criait sans cesse : « Nous allons couler. Nous allons mourir. » Le voilier était bousculé tout bord tout côté. À chaque creux de vague, la coque semblait être aspirée vers le fond. Le vent soufflait maintenant à plus de quarante nœuds. Au-delà de vingt-cinq nœuds, il devient plus prudent de rentrer sans détour au port.

    *

    Pourtant, ce matin à Tadoussac, la traversée du fleuve Saint-Laurent vers Rivière-du-Loup s’annonçait longue et tranquille. Le temps était maussade. Le vent était nul et la mer d’huile. Pas d’autres choix que de naviguer à moteur.

    Mais quelle belle croisière nous avons vécue! Cinq journées de navigation de Rivière-du-Loup, à Cacouna, en mouillant l’ancre à l’île du phare du Pot à l’Eau-de-vie et, finalement, à Tadoussac. Sans oublier une excursion dans le fjord du Saguenay. Nous étions six à bord d’un voilier Bénéteau First 31 dans le cadre d’une formation en navigation côtière. Quelques personnes à se côtoyer dans une proximité souvent intime et sensible. Une aventure inoubliable.

    Nous étions tous très fiers d’avoir affronté nos peurs de naviguer sur une mer mouvementée. Nos égos étaient renforcés, comme après le couronnement d’un défi.
    Cette traversée nous ramenait vers notre lieu de départ, la marina de Rivière-du-Loup. La dernière escale.

    *

    Je planifiais la navigation à la table à carte, à l’intérieur du voilier. J’évaluais la route à prendre. Je calculais la distance et la durée de notre traversée. Un exercice mental jonglant avec la vitesse influencée par le vent, le courant et les marées.

    Mieux vaut être prudent à lire dans la cale d’un bateau. Moins quand c’est le calme plat sur la mer. Sans trop m’en rendre compte, le vent et la houle avaient commencé. Je remontai sur le pont. Un début de mal de mer m’étourdissait. C’était assez désagréable. Des vertiges. Des haut-le-cœur. Des chaleurs. Je m’assis dans le cockpit bâbord arrière, prêt à vomir dans l’eau. Déjà, des embruns volaient vers mon visage lorsque je me penchais. Nettoyage efficace. Les vomissures disparaissaient avant qu’on ne se rende compte de mon malaise. Je devins invisible devant ces flots en délire.

    Il ventait de plus en plus fort. La houle augmentait. Tout arriva très rapidement. Le vent forcit. La tension de l’équipage monta d’un cran. La grande Lucie, si sûre d’elle avec son discours fougueux, s’était affaissée dans le fond du cockpit. Elle regardait le ciel avec impuissance et effroi.

    Sans avertissement, le voilier fit un demi-tour sur lui-même. 180 degrés en quelques secondes. Je m’agrippais au winch tribord. Tout se déroulait au ralenti. Le temps était arrêté. Si irréel que cela devînt.

    Assis sur le pont, les mains serrées aux haubans, le jeune Éric souriait. Il s’imaginait à la Ronde de son adolescence. Lucie criait toujours que nous allions couler. Son mari la fixait le regard vide. Il ne savait pas comment réagir. En était-il capable? Le capitaine n’avait donné aucune consigne.
    Nous passâmes d’un creux entre deux vagues vers une crête, avec la sensation du manège des montagnes russes.

    Là, nous étions exposés face au vent. Les voiles claquaient avec violence. Les écoutes fouettaient nos oreilles. Cette position ne pouvait pas tenir. Aussitôt, un autre tête-à-queue. En repassant par un autre creux de vagues. Le bruit infernal de la bôme et des gréements assourdissait l’atmosphère.

    Le capitaine, debout derrière la barre, balayait du regard chacun de nous. À qui donner le premier ordre? Quelle était la première action à poser? Cette situation avait-elle été discutée lors des cours théoriques des derniers mois? Tout l’équipage était néophyte dans les manœuvres d’urgence.

    Une mauvaise décision pouvait être catastrophique pour le voilier et la sécurité de chacun. Une action erronée augmenterait les risques de panne en pleine mer. Nous étions déjà malmenés par un ouragan en puissance. La peur et l’intuition étaient nos seuls guides. Tout allait se jouer en quelques fractions de seconde.

    « Benoît! », cria le capitaine. « Prends la barre et maintiens ce cap. », ajouta-t-il.

    Le capitaine largua immédiatement l’écoute de la voile avant. Il se précipita au pied du mat. Avec l’aide d’Éric le jeune, ils affalèrent la grand-voile. Enfin, le capitaine enroula le génois sur l’étai.

    Tout était revenu plus calme. Relativement. Moteur ronronnant vers notre point de départ, la marina de Rivière-du-Loup. Nous voguâmes, trimbalés par les vagues. La pluie était froide sur mes joues. Le vent fort sursautait de bourrasques. Tout l’équipage demeurait muet. Chacun à sa place. À sa façon d’être. Nul être ne peut s’improviser sur un voilier. Cette expérience intense déterminera qui sera de retour en mer, loin de la terre et des humains.

    La mort était-elle proche? Lucie l’avait criée et priée. Le regard hagard au loin dans l’infinie mer, je me perdais dans mes songes.

    *

    Au deuxième tête-à-queue du voilier, le hauban bâbord lâchait prise. Le mat perdait sa droiture et son équilibre. Le second hauban bâbord se rompait aussi. La force du vent poussée dans la grand-voile se propageait dans le câble abandonné à lui-même. Le câble d’acier découpait l’air. Un sifflement signalait son passage tout près de mes oreilles. Il atteignit l’aisselle du capitaine toujours debout au pied du mat, laissant une ouverture jusqu’aux os. Déchirant ses chairs. Le bras pendait. Le visage crispé du capitaine affichait une douleur indescriptible.

    Le mat déséquilibré tomba vers tribord. Le câble avant céda à son tour. Le mat poursuivait sa route vers l’arrière. Balayant tout sur son passage. Ma tête fut foudroyée. Ce fut le noir opaque.

    Le mari de Lucie était immobile et paralysé, la colonne vertébrale fracassée. Éric le jeune nageait dans les flots noirs et glacials. À la dérive. Ne sachant quelle direction prendre. L’hypothermie le gagnerait et il sombrerait en moins de dix-sept minutes.

    Lucie était couchée sur le plancher du cockpit, recouverte par la voile étendue. Une vague de mer courait sur le pont. L’eau salée mélangée à l’eau de pluie ruisselait vers l’arrière. Les cheveux de Lucie baignaient dans le sang salé du capitaine, à moitié vidé, inconscient. Il agonisait goutte à goutte.

    Lucie vivante continuait à prier la mort de venir la chercher. Le voilier abandonné aux vents déchaînés. Vers une fin inévitable contre des récifs au loin.
    La force de la nature l’emportait facilement sur l’orgueil humain.

    *

    Le visage de Lucie s’illuminait enfin. La terre approchait. L’immense coque blanche du traversier amarré au quai était bien visible. Nous vivions un grand soulagement de se rapprocher de notre sécurité. D’autres êtres heureux. Malgré la mer en toujours colère, notre équipage rentrait au port sain et sauf, délivré de la tourmente.
    À l’embouchure de la baie abritant la marina, nous avons croisé un petit voilier, pas plus de vingt-quatre pieds. Il sortait vers cette mer impétueuse. Des bras s’agitaient en signe de salutations. J’étais embêté. Je croyais qu’ils étaient bien fous! Une crainte. Une intuition. Je sentis la mort rôder. Elle nous collait à la peau.

    J’avais des frissons. « Sans doute mes habits mouillés. », pensais-je.

    C’était en juillet 1996. Le déluge du Saguenay s’abattait le jour où nous prenions la mer. Le jour où nous avons affronté la nature incontrôlable et impétueuse.
    C’était cette même journée où le petit voilier orgueilleux avait quitté le port pour ne jamais revenir. Mis à nu par la tempête. Œuvres vives fracassées sur les hauts fonds invisibles. Abandonnant son équipage dans les eaux froides du Saint-Laurent.

    Nous aurons été les dernières personnes à être aperçues par ces trois âmes fauchées.

  • Une larme dans l’océan

    Nous étions tous sur le bateau. Assis à l’arrière. Le froid de l’heure matinale se faisait encore sentir. Les collines de la côte retardaient l’apparition du soleil. Quoique quelques rayons de soleil commençaient à réchauffer la peau de nos visages.

    L’eau serait froide. Entre moins 1 et 2 °C Le courant du Labrador apporte une eau glaciaire tous les mois de l’année.

    Nous étions sept plongeurs. Je ne connaissais pas tous les plongeurs. Il y avait Jean-Sébastien mon ami dans le monde des tortues. Celles qui partent en longue odyssée plonger dans les océans. Catherine aussi était là. Elle adore faire des câlins aux rochers à trente mètres au fond de la mer. La vase avait levé et on ne voyait plus rien. Un peu égarée, Catherine avait trouvé réconfort en s’agrippant à une grosse pierre.

    Nous attendions je ne sais trop quoi pour prendre la mer. Notre guide et capitaine s’affairait. J’étais encore fébrile à l’idée de l’objectif de notre prochaine plongée. J’ai vérifié plusieurs fois l’état de ma caméra sous-marine. Qui sait ce qu’on allait rencontrer dans la profondeur noire et froide de cet océan.

     

    Saint-Pancrace, près de Baie-Comeau

    Le site de plongée se trouvait près de Baie-Comeau, sur la côte nord du fleuve Saint-Laurent.

     

    En fait, c’était plutôt une mer. L’eau est salée sur une très grande étendue. Dans la baie Saint-Pancrace, près de Baie-Comeau. Le plan d’eau est le fleuve Saint-Laurent.

    J’évoque souvent l’idée que l’humain n’est pas fait pour être submergé dans l’eau. Celui qui s’y risque dans les profondeurs ne peut y rester très longtemps. Le plongeur ne voit pas bien. Il a besoin d’un masque pour ajuster sa vision. Il ne peut entendre la musique ni chanter. C’est souvent mieux ainsi. Il peut communiquer par le LSQ (langage des sourds et muets du Québec). Il ne se déplace pas facilement. Ses palmes sont indispensables pour avancer subtilement. Impossible pour lui d’accomplir le premier acte du bébé naissant : il ne peut pas respirer.

    Le froid s’intensifie en profondeur. Nos combinaisons isothermiques sèches ou mouillées s’aplatissent avec la pression ce qui diminue l’isolation. Le froid refroidi systématiquement notre corps à 37°C dans des eaux à 2°C.

    Dès ma plus jeune enfance, je m’efforçais de demeurer sous l’eau le plus longtemps possible. La découverte de la plongée autonome, avec bouteille d’air, m’a conquis immédiatement. Notre corps n’a pas encore développé de branchies. Quoique mes multiples otites des dernières années me laissaient prédire un début de transformation darwinienne. À force de vivre sous l’eau, j’aurais bien aimé devenir amphibien. Peut-être dans mille générations.

    *

    Nous avions fait trois plongées depuis la veille. Un seul objectif. On voulait faire cette rencontre rare.

    Nous partions pour notre quatrième plongée. Toujours bredouille.

    J’ai plongé plus calmement cette fois-là Le paysage sous-marin était sobre. Pas de flore. Peu de faune. Juste de l’eau et d’autres plongeurs. Aussi des bulles d’air qui se sauvaient tranquillement vers le ciel.

     

     crabe  bourgault

    Quelques rencontres isolées

    Notre guide s’est acharné à cogner son couteau sur sa bonbonne. Ça faisait un bruit sourd métallique. J’appellerais ça un appel. Un « call », comme l’on peut caller l’orignal : « Eurrrwouarfrouarffff ».

    La bête ne venait pas. Je scrutais l’eau sombre. Les profondeurs infinies des abîmes. Rien à voir. Aucun son, sauf ma respiration et celle de mon compagnon de plongée. Je flottais en apesanteur. Au-dessus de soixante mètres d’eau.

    Nous étions à près de trente mètres de profondeur. Il faisait sombre. L’eau était froide. La buée se formait dans ma caméra. Causée par le contraste entre la chaleur de l’air à l’intérieur du boîtier et le froid de l’eau. Ça condense facilement. J’espérais que le film serait potable, s’il y avait rencontre.

    Je ne pensais plus à ce que je faisais ici. J’étais juste bien. À nous suivre mutuellement. Nous attendions dans le mouvement. Un groupe d’humains errant sans trop savoir où il va ou ce qu’il fait là.

    *

    Il est venu de nulle part. Comme s’il avait toujours été là. Il est apparu. Majestueux. Immense. D’un calme inspirant. Il ne semblait pas bouger. Pourtant, il glissait à une bonne vitesse. Par rapport à notre petite capacité à avancer. Mon cœur s’est s’affolé. J’étais énervé de manquer la scène. Je savais qu’il ne serait là que quelques instants. La visibilité était faible. Nous n’avions aucune lumière synthétique.

    Je me suis mis à courir. J’ai allumé ma caméra et je filmais. Je le regardais. J’ai alors compris où j’étais. Là où l’humain n’a pas sa place. Je me sentais privilégié d’être témoin de cette grâce. J’étais ému. J’ai versé une larme dans cette eau salée. Cette goutte salée s’est dissimulée parmi plus grand que moi.

    J’étais maintenant calme. Je palmais vigoureusement, mais j’arrivais à peine à le suivre. Il est passé à un mètre près de moi. Il avait une longueur de plus de trois mètres. Sa couleur était grise foncée et tachetée de noir. Sa grande gueule fermée témoignait de son boudin d’être dérangé par des intrus sans avoir été invités.

    C’était le requin du Groenland.

    Finalement, mon boîtier de la caméra était trop embué pour offrir un film de qualité. Par chance, Jean-Sébastien avait aussi sa caméra.


    Film de mon ami Jean-Sébastien

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    Un requin méconnu

    Après le requin blanc, le requin du Groenland ou laimargue du Groenland (Somniosus microcephalus) est le plus gros requin carnivore au monde et le plus gros poisson de l’Arctique. Sa longueur varie entre 2,5 et 8 mètres. D’un poids pouvant atteindre 1000 kg. Fréquentant des profondeurs que ne peuvent atteindre les plongeurs, le requin du Groenland demeure un grand inconnu pour les spécialistes du monde marin.

     

    Requin du Groenland Requin Groenland

    Un habitant des profondeurs

     

    Ce requin mystérieux a été photographié pour une première fois en 1995. Le premier film a été tourné en 2003 par l’équipe du GEERG.

    « Plonger avec le requin du Groenland comporte des risques mêmes dans les meilleures conditions. Éviter de plonger aux endroits où le requin du Groenland est présent est la seule façon de complètement éliminer ces risques pour les plongeurs et le requin. »

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    Il y a des rencontres comme celle-ci. Où je me sens privilégié. Je ne l’oublierai jamais.

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    Références

    http://www.geerg.ca/fr/requin-du-groenland.html

    http://www.humanima.com/decouverte/fr/article/requin-du-groenland

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Requin_du_Groenland

  • La maladie est un long tunnel turbulent

    J’ai des problèmes de cœur. Au sens propre et au sens figuré. Au sens propre parce que je suis cardiaque. Je ne suis pas sûr de la signification de cet état.

    J’ai reçu des prescriptions. Dont deux pilules où c’est indiqué à vie! Un hébétement s’est emparé de mon visage. Cinq le matin. Trois le soir. J’ai d’abord acheté un pilulier sept cases, une par jour. Je devais démêler celles du matin de celles du soir. Trop mêlant. J’en ai acheté un autre avec deux cases par jour : matin et soir. Une fois par semaine, je fais le plein de ces quatorze cases. Aussi, une bouteille de nitroglycérine traîne dans une poche de mon pantalon. J’ai compris l’impact réel et permanent de ma condition.

    Au sens figuré parce que je suis de nouveau seul. Je ne suis plus en couple. Je suis célibataire et je ne cours plus. Mais surtout, je prends conscience de la puissance de l’amour qui existe entre les êtres humains.

    Coeurs

    Avant la coronarographie, j’ai lu deux documents recommandés à lire au futur opéré, un publié par l’ICM et l’autre par l’hôpital d’Ottawa. J’avais retenu qu’à la suite de la pose de stents (Les stents sont de petits ressorts en métal, placés dans les artères pour éviter qu’elles ne se bouchent.), le patient retourne au travail et à ses activités physiques normales dans les deux semaines suivant l’opération.

    Suivant cette règle, quelques jours après mon opération, je me suis inscrit au centre EPIC, lié à l’Institut de Cardiologie de Montréal. À tous les mardis et jeudis matin, je m’entraînais au centre sportif.

    Il y avait toujours au moins deux kinésiologues présentes pour nous surveiller. Pour s’assurer que le membre s’entraîne assez ou pour l’empêcher d’aller trop vite. C’était mon cas. J’avais eu un test à l’effort avec un résultat de 14,2 Mets. J’étais en excellente forme pour mon groupe d’âge. On m’a donc mis la côte haute et à pic. Tout se passait bien. Chaque semaine, je voyais une amélioration.

    Quatre semaines après le début des entraînements, un matin au centre EPIC, j’ai commencé à pédaler. Quelques minutes plus tard, je soufflais. Je souffrais. Je toussais aussi. Valérie m’a entendu et est venue me voir. Elle m’a dit de ralentir. Ce que j’avais déjà fait. Je n’y arrivais plus de toute façon. Le vélo a duré quinze minutes au lieu du trente habituel, entrecoupé d’arrêts complets.

    La deuxième partie de l’entraînement se faisait au sol. Cette journée, les exercices se faisaient avec deux poids. J’avais choisi les plus légers. En marchant parmi les tapis de mes amis cardiaques, j’ai eu mal. J’étais essoufflé juste à marcher. Je voulais déposer mes petits poids devenus trop lourds. Rendu sur mon tapis, je ne pouvais plus suivre les exercices dictés par l’autre kinésiologue.

    Valérie est venue me voir. Elle m’a demandé de tout laisser tomber et de la suivre. Là, ça n’allait plus. Un voile noir s’est déposé sur moi.  Je me sentais comme un enfant perdu dans la noirceur de la nuit. J’avais les yeux mouillés de tristesse.

    Je me suis retrouvé étendu sur un lit d’une salle adjacente au gymnase. On m’a fait un électrocardiogramme. Le centième du mois. Rien d’anormal, comme à l’habitude. Mais je savais que ce n’était pas normal.

    Je devais aller à l’urgence de l’ICM qui se trouvait à un coin de rue. Ils m’ont offert une ambulance parce que j’avais de la difficulté à marcher. J’ai préféré un taxi même si ma voiture était stationnée tout près. Je me suis senti seul dans le vestiaire des hommes au sous-sol. La noirceur s’est épaissie.

    Aucune personne significative à qui parler. Aucune épaule sur laquelle m’appuyer. Pourtant mes enfants n’étaient pas très loin. Mais pouvais-je leur demander encore de vivre les turbulences de la maladie? Je me sentais désemparé. Impuissant et incapable d’être autonome. Il faisait sombre comme dans un long tunnel.

    De retour à l’urgence, ils ne pouvaient me laisser repartir à la maison. Ils m’ont hospitalisé à l’unité coronarienne. Sous observation. Ils ne savaient pas trop quoi me dire. Tout ce qu’il y avait à faire était de retourner voir l’intérieur de mon cœur.

    J’avais entendu dire qu’il y a à peine quelques années, une personne sur quatre retournait sur la table d’opération en hémodynamie. Aujourd’hui, c’était plutôt un sur vingt. J’étais le un sur vingt.

    J’ai aussi lu que certains opérés avaient des douleurs durant les six premiers mois suivant la pose de stents tout comme j’avais. J’évite de lire sur les blogues, mais c’est parfois plus fort que moi. À la suite de la crise le lendemain de la première opération, un cardiologue pensait que j’avais eu un infarctus. Ce qui était infirmé par un autre médecin. Le doute persistait et augmentait mes questionnements.

    *

    Coïncidence, je me suis retrouvé dans la même chambre et le même lit que lors de ma première visite dans ce « tout inclus ». En attente de la deuxième coronarographie.

    J’avais une voisine de chambre, en attente d’une opération plus importante, un pontage. Son mari était là et l’accompagnait. Nous avons parlé d’histoires de cœur. Ça crée des liens.

    Le cardiologue était passé lui parler avant l’heure du repas. Son opération était encore une fois remise d’une journée. Pas parce qu’elle était moins importante, mais cela dépendait des priorités et de l’urgence de chacun.

    Elle est décédée à 22h15. Juste à côté de moi. J’ai tout entendu. La mort n’est pas ce que l’on croit. La dame n’était pas bonne actrice. Le lendemain matin, il n’y avait plus de lit, ni de voisine. La noirceur du tunnel s’est assombrie un peu plus.

    Barbara, ma chirurgienne cardiologue était suisse allemande. Pas du tout un accent slave mais bien germanique. Elle était plus belle que dans mes souvenirs. J’étais prêt à la recevoir dans mes entrailles. Cette fois-ci, elle est entrée en bas de la ceinture, par l’aine. C’est juste quelques jours de plus pour se remettre debout que si c’était par le poignet. L’opération s’est bien déroulée. Et très rapidement, j’étais de retour dans ma chambre maintenant privée.

    Heureusement, mon cœur était en parfait état. La première opération était un succès. (Voir l’article « Je suis un bon acteur ».)

    Artères débloquées.

    Toutes mes artères sont débloquées.

    J’étais content de savoir que les 14 cm de stents faisaient leur travail. Mais mes malaises étaient toujours là. J’avais une petite douleur résiduelle dans la poitrine. Ma gorge brûlait. On m’a donné congé. Le cardiologue de service a relevé des traces d’un infarctus, sans savoir quand ce serait arrivé. J’avais à prendre une pilule supplémentaire à chaque matin. Sans trop comprendre où j’étais rendu dans la maladie et ce qui m’était arrivé. C’était le brouillard opaque.

    *

    Les semaines qui ont suivi étaient étranges. Je me suis mis au repos complet. Un matin, je suis parti chercher du lait au dépanneur du coin. À pied. J’avais séparé les litres dans deux sacs pour équilibrer le poids également dans chaque main. À mi-chemin, j’ai déposé un des sacs sur le trottoir à cause de la douleur. Le ciel était nuageux. Le vent était froid.

    Un peu après, j’ai décidé de ne plus parler de ma condition. De mes douleurs. J’ai juste décidé de ne rien faire de physique. Pas facile. C’est contraire à mes habitudes. C’est sans doute la vraie signification de tout changer dans sa vie lorsqu’on a des problèmes de cœur.

    J’ai donc décidé de ne plus répondre si on me demandait comment j’allais. « Comment vas-tu, Benoît? » Je vais bien. Je vais mal. Pensais-je. J’ai coupé les ponts. Le tunnel est devenu froid où régnait une atmosphère de solitude.

    Un jour est arrivé où j’avais ma rencontre avec mon cardiologue que je n’avais pas vu depuis ma première opération. Celui qui avait trouvé la petite anomalie dans la vidéo de mon cœur. La rencontre était vide. J’étais incapable de décrire ma condition, mes symptômes. Incapable d’exprimer que je n’allais pas bien. Il m’a prescrit de cesser un médicament bêtabloquant. J’étais content de cela. Il m’a infirmé la possibilité que j’aie subi un infarctus. Mais j’étais toujours dans le noir. Et seul sans savoir ce qu’il adviendrait de ma condition plutôt handicapée.

    Je devais être patient. Et non pas un patient impatient. La nuit suivant cette rencontre, j’ai fait de la fièvre. Près de 40 °C. Le lendemain aussi. Et encore le surlendemain. J’ai vu d’urgence un médecin dans une clinique privée. Il m’a dit que j’avais une pneumonie. Il n’y avait plus aucune lumière à chaque extrémité du tunnel. C’était la noirceur totale.

    *

    Il était une heure du matin, je faisais toujours de la fièvre. 39,8 °C. J’ai déliré.

    Invitation à mes funérailles

    Finalement, je suis mort. Je ne me souviens pas comment. Est-ce par un infarctus? Est-ce une complication de la pneumonie? Est-ce un suicide? Ou est-ce simplement un accident bête de la route, trop lent à traverser le boulevard Pie-IX à l’heure de pointe?

    Ça n’a pas vraiment d’importance à ce moment précis. Je suis dans une boîte qu’on appelle cercueil. Hum, ça me donne froid dans le dos. Mais non, je ne sens plus rien. Mon corps est à une température, je suppose de 20 °C. Mais c’est théorique. Disons que je devrais être à la température de la pièce, bien chambré.

    Le cercueil se trouve dans une grande salle. Il n’y a pas trop de gens. Je sens le monde autour de moi. Je reconnais ma famille. Mes amies. Mes amis. Mes ex. Mes aventures. Des connaissances. Et des inconnus. Je n’ai jamais compris pourquoi va-t-on à l’enterrement d’un inconnu. 

    Je me demande pourquoi je suis là à raconter tout ça. Il n’y a pas de réponse. C’est juste ainsi.

    Je me rappelle mes relations. Il y a tout ce monde tout près. Je peux ressentir tout l’amour qui vient vers moi. Mais je ne peux plus répondre. En fait, c’est un peu comme j’ai toujours été dans ma vie de vivant.

    Dans cette nouvelle vie de mort, je n’ai plus peur de recevoir cette tendresse. Avant, j’étais trop souvent apeuré de me laisser percer. D’ouvrir la porte à l’amitié des autres. À l’amour vrai. Et sincère. 

    Les gens circulent. Il y a des pleurs, beaucoup de pleurs. Il y a aussi des sourires qui proviennent de leurs souvenirs avec moi. Finalement, il n’y a pas que de la tristesse.

    Je n’ai toujours pas vu Élizabeth. Elle ne doit pas savoir que je suis décédé. Elle n’était pas sur la liste des invités. J’aurais dû m’appliquer à faire cette liste d’invitation, même si tout le monde riait jaune à me voir planifier ma mort. 

    Le soir est arrivé dehors. Il fait chaud. À travers la fenêtre entrouverte, on entend le jacassement des grillons.

    La salle s’est soudainement remplie. Je sens les vibrations du grondement des conversations. Ça y est, la finale approche avant qu’on ne m’enferme dans ma boîte en bois. Qui deviendra mon tunnel noir et tranquille. Mes derniers contacts humains se passent en temps réel sous mes yeux, avec mes émotions encore présentes avec tout mon monde. Je suis toujours là!

    *

    Il y a encore trop de monde. Trop près de moi. J’ai chaud. Mon corps est à 39,8 °C. Je grelotte si fort que mes membres deviennent endoloris. Je dois me découvrir et me déshabiller. Mais alors j’ai si froid.

    Je fais beaucoup de fièvre. Je délire. Dans mon lit mouillé de sueur. J’emmagasine de la chaleur pour une mort éventuelle. Mes émotions resteront un peu plus longtemps présentes.

    Dans mon tunnel noir, je me retrouve isolé dans la maladie. Je me sens seul et je doute de moi. De ce que je vaux. Je ne suis plus rien. La distance entre les autres et moi s’agrandit. Je n’ose pas exprimer tout ce qui me passe par l’esprit.

    Il n’y a pas si longtemps, je n’aimais pas avoir l’attention des autres parce que ça me donne chaud. Aussi, j’ai un tel besoin d’être aimé en étant incapable de me laisser aimer. Une dualité stressante.

    Ces stress auront été de loin le plus important facteur de risque de ma condition cardiaque.

    *

    Finalement, une radiographie a confirmé que je n’avais pas de pneumonie. La fièvre est partie au cinquième jour.

    Je suis parti en paix pour les Antilles. Sur le voilier de mes amis Daniel et Claudine.

    Le soleil me réchauffe le visage. La lumière est éblouissante. Je comprends un peu plus pourquoi j’aime tant les pays où il fait très chaud. Au milieu de l’océan où peu de gens me font vivre des émotions. Ou dans le fond de la mer où je suis isolé des sons des autres plongeurs. Où la pression de l’eau me fait un immense câlin. Où je ne fais qu’un avec l’immensité de ce monde.

    Voilier et plage

    Le voilier en mouillage devant une plage à la baie Friar, à Saint-Martin.

     

    Hier, j’ai quitté mon tunnel noir où il y a trop de turbulences.

    Aujourd’hui, j’apprivoise mes émotions. Je veux ressentir l’amour des êtres que j’aime.

    Demain je vais vivre. Je vais aimer et me laisser aimer.

    Je vais parler d’amour.

     

    Benoît L’Heureux

    Avril 2015

     

  • Je suis un bon acteur (version L’Actualité)

    Article par publié sur le blogue d’Alain Vadebonceur (version L’Actualité).

    Lorsque je l’ai aperçu dans la salle d’attente, je me suis arrêté net. Ce visage et ces yeux ne m’étaient pas inconnus. Voyons… un plancher de cuisine… notre vieille maison… Benoît L’Heureux ! Je ne l’avais pas revu depuis près de 40 ans.

    Lire la suite :    Je suis un bon acteur