Auteur/autrice : Benoit LHeureux

  • Une traversée transatlantique d’ouest en est

    « Naviguer est une activité qui ne convient pas aux imposteurs. Dans bien des professions, on peut faire illusion et bluffer en toute impunité. En bateau, on sait ou on ne sait pas. »

    Éric Tabarly1


    La plupart des projets de transatlantique à la voile par des particuliers, le protagoniste a une tendance à ce besoin de publier ses aventures et faire connaître son projet.

    Est-ce pour exorciser ses propres peurs à ce projet? Ou simplement une tendance au narcissisme? Ou encore, des besoins pécuniers et d’en faire un métier. En tout cas, plusieurs me parlent de mon projet et ils sont impressionnés et parfois inquiets. Ils ne feraient jamais ce genre de voyage. Je suis toujours perplexe à écouter leurs impressions. Je ne sais pas trop quoi répondre.  

    Alors, me voici comme les autres à écrire et à publier sur le web. Je vous dirai plus tard pourquoi je le fais.

    Sans doute l’expérience et une longue préparation font que ce projet ne m’inquiète pas tant. Sauf peut-être pour la solitude malgré les équipiers à bord ainsi que de l’équilibre mental de chacun.

    Il y a aussi la préparation du voilier. D’une importance capitale. Tout a été remplacé. Tout est neuf. Et surtout, tout a été refait par moi-même. Je connais donc par cœur ses systèmes facilitant les réparations. Il y a aussi de la redondance d’équipements critiques. Je sais que tout finit par briser sur un voilier et cela arrive lorsque nous sommes en mer. Je m’attends à une réparation par jour. C’est une moyenne que j’ai déjà connue sur un voilier lors d’une traversée d’est en ouest en Atlantique.

    Le voilier

    En bref, Olivine est :

    • Bénéteau Océanis 46 2008
    • Longueur 47’ 3’’
    • Largeur 14 pieds
    • Tirant d’eau : 5. Pieds
    • Tirant d’air : 65 pieds.
    • Tonnage : 19 t.
    • Poids chargé : environ 24 000 lb.

    Pour le mordu de voile et d’aspects techniques, cet autre article qui décrit bien le voilier Olivine.

    Le parcours au long cours

    Le départ est de l’île de Saint-Martin, côté Français. Précisément de la Baie de Marigot.

    Notre première destination est les îles des Açores, d’une distance d’environ 2500 miles nautique ou 4600 km. Le parcours n’est pas en ligne droite. C’est variable selon les vents et les vagues. On prévoit entre 18 et 24 jours en haute mer sans vue sur terre.

    Après quelques jours de repos, nous reprenons la mer vers le détroit de Gibraltar. Un parcours de 900 mn. Durée environ 8 à 10 jours.

    Finalement, en Méditerranée, nous naviguons jusqu’à Carthagène en Espagne, environ 250 mn. Durée environ 2 jours.

    Nous utilisons un logiciel de planification de route météo Predictwind. C’est toujours impressionnant de voir les gros tourbillons colorés rouge ou bleu foncé.

    Prévision de la météo pour le 22 avril 2026. Le trait discontinué montre la route approximative du parcours.

    Prévision de la météo pour le 22 avril 2026. Le trait discontinué montre la route approximative du parcours.

    Lorsque le voilier sera près des Açores, le tourbillon en rouge ne sera plus là. Ce sera un tout autre système météo.

    Le logiciel propose plusieurs routes selon différents modèles de prédictions météo.

    On remarque certaines routes plus longues que d’autres mais de durée similaire. Les zones bleues montre qu’il n’y a presque pas de vent. Olivine a une capacité de naviguer à moteur pour environ 5 jours (120 heures continues). Certaines de ces routes demandent plus de 4 jours à moteur. Il se peut que l’on doive attendre le vent.

    Par ailleurs, nous utilisons les services d’un routeur professionnel. Chaque, il nous proposera la meilleure route selon nos attentes, soit une navigation confortable.

    La préparation

    Une bonne préparation est présage d’un voyage qui se déroulera bien. Il y a peu de place à l’improvisation. En haute mer, on ne peut compter que sur soi.

    La préparation de ce voyage se divise en plusieurs parties :

    1. Le voilier
      • Le choix du voilier.
      • Les modifications pour le voyage au long cours.
    2. La sécurité et la communication.
      • Balise de détresse (Epirb).
      • Balise de détresse personnel pour chaque membre de l’équipage.
      • Balise MOB (homme à la mer).
      • Les harnais et ligne de vie.
      • Internet haute vitesse.
      • Téléphone satellite.
      • La trousse de premier soin. Des somnifères, aux antibiotiques et aux points de suture avec sédation.
    3. La planification dans le temps.
      • Bien choisir la période l’année.  
    4. Les outils météo et de routage en mer.
      • Indispensable d’utiliser les bons logiciels avec licences de niveau professionnel.
    5. Les vérifications quotidiennes.
    6. La nourriture.
    7. Le manuel de l’équipier.
    8. Les dodos et les quarts de nuit.
    9. Les outils.

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    Identifiant MMSI : 316041886

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    Un autre site intéressant pour voir tous les bateaux des océans : Marine Traffic

    Les équipiers

    Benoît : le capitaine. Observateur et passif.

    Marc : frère du capitaine et navigateur. Le navigateur a la charge de la navigation, soit du choix de la route à prendre. Il a une certaine tendance à choisir la route la plus rapide où les vents et les vagues sont impressionnantes.

    Félix : fils du capitaine, un don pour la pèche et cuisinier. Il est presque né sur un voilier. Zéro mal de mer.

    Je partage le « Manuel de l’équipier – Transat 2026 ». Un document fourre-tout pour chaque membre de l’équipage.


    1. Cette citation souligne l’importance de la compétence technique et de l’expérience réelle, plutôt que de la simple apparence de maîtrise. La mer ne pardonne pas : La mer punit les bravaches et exige l’humilité. L’apprentissage : Tabarly considérait le métier de marin comme un long apprentissage et non quelque chose qui s’improvise. ↩︎
  • Manuel de l’équipier

    Le manuel de l’équipier est un guide non exhaustif pour le marin en haute mer.

  • Le fleuve déchaîné

    Elle était étendue dans le fond du cockpit. Elle criait sans cesse : « Nous allons couler. Nous allons mourir. » Le voilier était bousculé tout bord tout côté. À chaque creux de vague, la coque semblait être aspirée vers le fond. Le vent soufflait maintenant à plus de quarante nœuds. Au-delà de vingt-cinq nœuds, il devient plus prudent de rentrer sans détour au port.

    *

    Pourtant, ce matin à Tadoussac, la traversée du fleuve Saint-Laurent vers Rivière-du-Loup s’annonçait longue et tranquille. Le temps était maussade. Le vent était nul et la mer d’huile. Pas d’autres choix que de naviguer à moteur.

    Mais quelle belle croisière nous avons vécue! Cinq journées de navigation de Rivière-du-Loup, à Cacouna, en mouillant l’ancre à l’île du phare du Pot à l’Eau-de-vie et, finalement, à Tadoussac. Sans oublier une excursion dans le fjord du Saguenay. Nous étions six à bord d’un voilier Bénéteau First 31 dans le cadre d’une formation en navigation côtière. Quelques personnes à se côtoyer dans une proximité souvent intime et sensible. Une aventure inoubliable.

    Nous étions tous très fiers d’avoir affronté nos peurs de naviguer sur une mer mouvementée. Nos égos étaient renforcés, comme après le couronnement d’un défi.
    Cette traversée nous ramenait vers notre lieu de départ, la marina de Rivière-du-Loup. La dernière escale.

    *

    Je planifiais la navigation à la table à carte, à l’intérieur du voilier. J’évaluais la route à prendre. Je calculais la distance et la durée de notre traversée. Un exercice mental jonglant avec la vitesse influencée par le vent, le courant et les marées.

    Mieux vaut être prudent à lire dans la cale d’un bateau. Moins quand c’est le calme plat sur la mer. Sans trop m’en rendre compte, le vent et la houle avaient commencé. Je remontai sur le pont. Un début de mal de mer m’étourdissait. C’était assez désagréable. Des vertiges. Des haut-le-cœur. Des chaleurs. Je m’assis dans le cockpit bâbord arrière, prêt à vomir dans l’eau. Déjà, des embruns volaient vers mon visage lorsque je me penchais. Nettoyage efficace. Les vomissures disparaissaient avant qu’on ne se rende compte de mon malaise. Je devins invisible devant ces flots en délire.

    Il ventait de plus en plus fort. La houle augmentait. Tout arriva très rapidement. Le vent forcit. La tension de l’équipage monta d’un cran. La grande Lucie, si sûre d’elle avec son discours fougueux, s’était affaissée dans le fond du cockpit. Elle regardait le ciel avec impuissance et effroi.

    Sans avertissement, le voilier fit un demi-tour sur lui-même. 180 degrés en quelques secondes. Je m’agrippais au winch tribord. Tout se déroulait au ralenti. Le temps était arrêté. Si irréel que cela devînt.

    Assis sur le pont, les mains serrées aux haubans, le jeune Éric souriait. Il s’imaginait à la Ronde de son adolescence. Lucie criait toujours que nous allions couler. Son mari la fixait le regard vide. Il ne savait pas comment réagir. En était-il capable? Le capitaine n’avait donné aucune consigne.
    Nous passâmes d’un creux entre deux vagues vers une crête, avec la sensation du manège des montagnes russes.

    Là, nous étions exposés face au vent. Les voiles claquaient avec violence. Les écoutes fouettaient nos oreilles. Cette position ne pouvait pas tenir. Aussitôt, un autre tête-à-queue. En repassant par un autre creux de vagues. Le bruit infernal de la bôme et des gréements assourdissait l’atmosphère.

    Le capitaine, debout derrière la barre, balayait du regard chacun de nous. À qui donner le premier ordre? Quelle était la première action à poser? Cette situation avait-elle été discutée lors des cours théoriques des derniers mois? Tout l’équipage était néophyte dans les manœuvres d’urgence.

    Une mauvaise décision pouvait être catastrophique pour le voilier et la sécurité de chacun. Une action erronée augmenterait les risques de panne en pleine mer. Nous étions déjà malmenés par un ouragan en puissance. La peur et l’intuition étaient nos seuls guides. Tout allait se jouer en quelques fractions de seconde.

    « Benoît! », cria le capitaine. « Prends la barre et maintiens ce cap. », ajouta-t-il.

    Le capitaine largua immédiatement l’écoute de la voile avant. Il se précipita au pied du mat. Avec l’aide d’Éric le jeune, ils affalèrent la grand-voile. Enfin, le capitaine enroula le génois sur l’étai.

    Tout était revenu plus calme. Relativement. Moteur ronronnant vers notre point de départ, la marina de Rivière-du-Loup. Nous voguâmes, trimbalés par les vagues. La pluie était froide sur mes joues. Le vent fort sursautait de bourrasques. Tout l’équipage demeurait muet. Chacun à sa place. À sa façon d’être. Nul être ne peut s’improviser sur un voilier. Cette expérience intense déterminera qui sera de retour en mer, loin de la terre et des humains.

    La mort était-elle proche? Lucie l’avait criée et priée. Le regard hagard au loin dans l’infinie mer, je me perdais dans mes songes.

    *

    Au deuxième tête-à-queue du voilier, le hauban bâbord lâchait prise. Le mat perdait sa droiture et son équilibre. Le second hauban bâbord se rompait aussi. La force du vent poussée dans la grand-voile se propageait dans le câble abandonné à lui-même. Le câble d’acier découpait l’air. Un sifflement signalait son passage tout près de mes oreilles. Il atteignit l’aisselle du capitaine toujours debout au pied du mat, laissant une ouverture jusqu’aux os. Déchirant ses chairs. Le bras pendait. Le visage crispé du capitaine affichait une douleur indescriptible.

    Le mat déséquilibré tomba vers tribord. Le câble avant céda à son tour. Le mat poursuivait sa route vers l’arrière. Balayant tout sur son passage. Ma tête fut foudroyée. Ce fut le noir opaque.

    Le mari de Lucie était immobile et paralysé, la colonne vertébrale fracassée. Éric le jeune nageait dans les flots noirs et glacials. À la dérive. Ne sachant quelle direction prendre. L’hypothermie le gagnerait et il sombrerait en moins de dix-sept minutes.

    Lucie était couchée sur le plancher du cockpit, recouverte par la voile étendue. Une vague de mer courait sur le pont. L’eau salée mélangée à l’eau de pluie ruisselait vers l’arrière. Les cheveux de Lucie baignaient dans le sang salé du capitaine, à moitié vidé, inconscient. Il agonisait goutte à goutte.

    Lucie vivante continuait à prier la mort de venir la chercher. Le voilier abandonné aux vents déchaînés. Vers une fin inévitable contre des récifs au loin.
    La force de la nature l’emportait facilement sur l’orgueil humain.

    *

    Le visage de Lucie s’illuminait enfin. La terre approchait. L’immense coque blanche du traversier amarré au quai était bien visible. Nous vivions un grand soulagement de se rapprocher de notre sécurité. D’autres êtres heureux. Malgré la mer en toujours colère, notre équipage rentrait au port sain et sauf, délivré de la tourmente.
    À l’embouchure de la baie abritant la marina, nous avons croisé un petit voilier, pas plus de vingt-quatre pieds. Il sortait vers cette mer impétueuse. Des bras s’agitaient en signe de salutations. J’étais embêté. Je croyais qu’ils étaient bien fous! Une crainte. Une intuition. Je sentis la mort rôder. Elle nous collait à la peau.

    J’avais des frissons. « Sans doute mes habits mouillés. », pensais-je.

    C’était en juillet 1996. Le déluge du Saguenay s’abattait le jour où nous prenions la mer. Le jour où nous avons affronté la nature incontrôlable et impétueuse.
    C’était cette même journée où le petit voilier orgueilleux avait quitté le port pour ne jamais revenir. Mis à nu par la tempête. Œuvres vives fracassées sur les hauts fonds invisibles. Abandonnant son équipage dans les eaux froides du Saint-Laurent.

    Nous aurons été les dernières personnes à être aperçues par ces trois âmes fauchées.

  • Une larme dans l’océan

    Nous étions tous sur le bateau. Assis à l’arrière. Le froid de l’heure matinale se faisait encore sentir. Les collines de la côte retardaient l’apparition du soleil. Quoique quelques rayons de soleil commençaient à réchauffer la peau de nos visages.

    L’eau serait froide. Entre moins 1 et 2 °C Le courant du Labrador apporte une eau glaciaire tous les mois de l’année.

    Nous étions sept plongeurs. Je ne connaissais pas tous les plongeurs. Il y avait Jean-Sébastien mon ami dans le monde des tortues. Celles qui partent en longue odyssée plonger dans les océans. Catherine aussi était là. Elle adore faire des câlins aux rochers à trente mètres au fond de la mer. La vase avait levé et on ne voyait plus rien. Un peu égarée, Catherine avait trouvé réconfort en s’agrippant à une grosse pierre.

    Nous attendions je ne sais trop quoi pour prendre la mer. Notre guide et capitaine s’affairait. J’étais encore fébrile à l’idée de l’objectif de notre prochaine plongée. J’ai vérifié plusieurs fois l’état de ma caméra sous-marine. Qui sait ce qu’on allait rencontrer dans la profondeur noire et froide de cet océan.

     

    Saint-Pancrace, près de Baie-Comeau

    Le site de plongée se trouvait près de Baie-Comeau, sur la côte nord du fleuve Saint-Laurent.

     

    En fait, c’était plutôt une mer. L’eau est salée sur une très grande étendue. Dans la baie Saint-Pancrace, près de Baie-Comeau. Le plan d’eau est le fleuve Saint-Laurent.

    J’évoque souvent l’idée que l’humain n’est pas fait pour être submergé dans l’eau. Celui qui s’y risque dans les profondeurs ne peut y rester très longtemps. Le plongeur ne voit pas bien. Il a besoin d’un masque pour ajuster sa vision. Il ne peut entendre la musique ni chanter. C’est souvent mieux ainsi. Il peut communiquer par le LSQ (langage des sourds et muets du Québec). Il ne se déplace pas facilement. Ses palmes sont indispensables pour avancer subtilement. Impossible pour lui d’accomplir le premier acte du bébé naissant : il ne peut pas respirer.

    Le froid s’intensifie en profondeur. Nos combinaisons isothermiques sèches ou mouillées s’aplatissent avec la pression ce qui diminue l’isolation. Le froid refroidi systématiquement notre corps à 37°C dans des eaux à 2°C.

    Dès ma plus jeune enfance, je m’efforçais de demeurer sous l’eau le plus longtemps possible. La découverte de la plongée autonome, avec bouteille d’air, m’a conquis immédiatement. Notre corps n’a pas encore développé de branchies. Quoique mes multiples otites des dernières années me laissaient prédire un début de transformation darwinienne. À force de vivre sous l’eau, j’aurais bien aimé devenir amphibien. Peut-être dans mille générations.

    *

    Nous avions fait trois plongées depuis la veille. Un seul objectif. On voulait faire cette rencontre rare.

    Nous partions pour notre quatrième plongée. Toujours bredouille.

    J’ai plongé plus calmement cette fois-là Le paysage sous-marin était sobre. Pas de flore. Peu de faune. Juste de l’eau et d’autres plongeurs. Aussi des bulles d’air qui se sauvaient tranquillement vers le ciel.

     

     crabe  bourgault

    Quelques rencontres isolées

    Notre guide s’est acharné à cogner son couteau sur sa bonbonne. Ça faisait un bruit sourd métallique. J’appellerais ça un appel. Un « call », comme l’on peut caller l’orignal : « Eurrrwouarfrouarffff ».

    La bête ne venait pas. Je scrutais l’eau sombre. Les profondeurs infinies des abîmes. Rien à voir. Aucun son, sauf ma respiration et celle de mon compagnon de plongée. Je flottais en apesanteur. Au-dessus de soixante mètres d’eau.

    Nous étions à près de trente mètres de profondeur. Il faisait sombre. L’eau était froide. La buée se formait dans ma caméra. Causée par le contraste entre la chaleur de l’air à l’intérieur du boîtier et le froid de l’eau. Ça condense facilement. J’espérais que le film serait potable, s’il y avait rencontre.

    Je ne pensais plus à ce que je faisais ici. J’étais juste bien. À nous suivre mutuellement. Nous attendions dans le mouvement. Un groupe d’humains errant sans trop savoir où il va ou ce qu’il fait là.

    *

    Il est venu de nulle part. Comme s’il avait toujours été là. Il est apparu. Majestueux. Immense. D’un calme inspirant. Il ne semblait pas bouger. Pourtant, il glissait à une bonne vitesse. Par rapport à notre petite capacité à avancer. Mon cœur s’est s’affolé. J’étais énervé de manquer la scène. Je savais qu’il ne serait là que quelques instants. La visibilité était faible. Nous n’avions aucune lumière synthétique.

    Je me suis mis à courir. J’ai allumé ma caméra et je filmais. Je le regardais. J’ai alors compris où j’étais. Là où l’humain n’a pas sa place. Je me sentais privilégié d’être témoin de cette grâce. J’étais ému. J’ai versé une larme dans cette eau salée. Cette goutte salée s’est dissimulée parmi plus grand que moi.

    J’étais maintenant calme. Je palmais vigoureusement, mais j’arrivais à peine à le suivre. Il est passé à un mètre près de moi. Il avait une longueur de plus de trois mètres. Sa couleur était grise foncée et tachetée de noir. Sa grande gueule fermée témoignait de son boudin d’être dérangé par des intrus sans avoir été invités.

    C’était le requin du Groenland.

    Finalement, mon boîtier de la caméra était trop embué pour offrir un film de qualité. Par chance, Jean-Sébastien avait aussi sa caméra.


    Film de mon ami Jean-Sébastien

    *

    Un requin méconnu

    Après le requin blanc, le requin du Groenland ou laimargue du Groenland (Somniosus microcephalus) est le plus gros requin carnivore au monde et le plus gros poisson de l’Arctique. Sa longueur varie entre 2,5 et 8 mètres. D’un poids pouvant atteindre 1000 kg. Fréquentant des profondeurs que ne peuvent atteindre les plongeurs, le requin du Groenland demeure un grand inconnu pour les spécialistes du monde marin.

     

    Requin du Groenland Requin Groenland

    Un habitant des profondeurs

     

    Ce requin mystérieux a été photographié pour une première fois en 1995. Le premier film a été tourné en 2003 par l’équipe du GEERG.

    « Plonger avec le requin du Groenland comporte des risques mêmes dans les meilleures conditions. Éviter de plonger aux endroits où le requin du Groenland est présent est la seule façon de complètement éliminer ces risques pour les plongeurs et le requin. »

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    Il y a des rencontres comme celle-ci. Où je me sens privilégié. Je ne l’oublierai jamais.

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    Références

    http://www.geerg.ca/fr/requin-du-groenland.html

    http://www.humanima.com/decouverte/fr/article/requin-du-groenland

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Requin_du_Groenland

  • La maladie est un long tunnel turbulent

    J’ai des problèmes de cœur. Au sens propre et au sens figuré. Au sens propre parce que je suis cardiaque. Je ne suis pas sûr de la signification de cet état.

    J’ai reçu des prescriptions. Dont deux pilules où c’est indiqué à vie! Un hébétement s’est emparé de mon visage. Cinq le matin. Trois le soir. J’ai d’abord acheté un pilulier sept cases, une par jour. Je devais démêler celles du matin de celles du soir. Trop mêlant. J’en ai acheté un autre avec deux cases par jour : matin et soir. Une fois par semaine, je fais le plein de ces quatorze cases. Aussi, une bouteille de nitroglycérine traîne dans une poche de mon pantalon. J’ai compris l’impact réel et permanent de ma condition.

    Au sens figuré parce que je suis de nouveau seul. Je ne suis plus en couple. Je suis célibataire et je ne cours plus. Mais surtout, je prends conscience de la puissance de l’amour qui existe entre les êtres humains.

    Coeurs

    Avant la coronarographie, j’ai lu deux documents recommandés à lire au futur opéré, un publié par l’ICM et l’autre par l’hôpital d’Ottawa. J’avais retenu qu’à la suite de la pose de stents (Les stents sont de petits ressorts en métal, placés dans les artères pour éviter qu’elles ne se bouchent.), le patient retourne au travail et à ses activités physiques normales dans les deux semaines suivant l’opération.

    Suivant cette règle, quelques jours après mon opération, je me suis inscrit au centre EPIC, lié à l’Institut de Cardiologie de Montréal. À tous les mardis et jeudis matin, je m’entraînais au centre sportif.

    Il y avait toujours au moins deux kinésiologues présentes pour nous surveiller. Pour s’assurer que le membre s’entraîne assez ou pour l’empêcher d’aller trop vite. C’était mon cas. J’avais eu un test à l’effort avec un résultat de 14,2 Mets. J’étais en excellente forme pour mon groupe d’âge. On m’a donc mis la côte haute et à pic. Tout se passait bien. Chaque semaine, je voyais une amélioration.

    Quatre semaines après le début des entraînements, un matin au centre EPIC, j’ai commencé à pédaler. Quelques minutes plus tard, je soufflais. Je souffrais. Je toussais aussi. Valérie m’a entendu et est venue me voir. Elle m’a dit de ralentir. Ce que j’avais déjà fait. Je n’y arrivais plus de toute façon. Le vélo a duré quinze minutes au lieu du trente habituel, entrecoupé d’arrêts complets.

    La deuxième partie de l’entraînement se faisait au sol. Cette journée, les exercices se faisaient avec deux poids. J’avais choisi les plus légers. En marchant parmi les tapis de mes amis cardiaques, j’ai eu mal. J’étais essoufflé juste à marcher. Je voulais déposer mes petits poids devenus trop lourds. Rendu sur mon tapis, je ne pouvais plus suivre les exercices dictés par l’autre kinésiologue.

    Valérie est venue me voir. Elle m’a demandé de tout laisser tomber et de la suivre. Là, ça n’allait plus. Un voile noir s’est déposé sur moi.  Je me sentais comme un enfant perdu dans la noirceur de la nuit. J’avais les yeux mouillés de tristesse.

    Je me suis retrouvé étendu sur un lit d’une salle adjacente au gymnase. On m’a fait un électrocardiogramme. Le centième du mois. Rien d’anormal, comme à l’habitude. Mais je savais que ce n’était pas normal.

    Je devais aller à l’urgence de l’ICM qui se trouvait à un coin de rue. Ils m’ont offert une ambulance parce que j’avais de la difficulté à marcher. J’ai préféré un taxi même si ma voiture était stationnée tout près. Je me suis senti seul dans le vestiaire des hommes au sous-sol. La noirceur s’est épaissie.

    Aucune personne significative à qui parler. Aucune épaule sur laquelle m’appuyer. Pourtant mes enfants n’étaient pas très loin. Mais pouvais-je leur demander encore de vivre les turbulences de la maladie? Je me sentais désemparé. Impuissant et incapable d’être autonome. Il faisait sombre comme dans un long tunnel.

    De retour à l’urgence, ils ne pouvaient me laisser repartir à la maison. Ils m’ont hospitalisé à l’unité coronarienne. Sous observation. Ils ne savaient pas trop quoi me dire. Tout ce qu’il y avait à faire était de retourner voir l’intérieur de mon cœur.

    J’avais entendu dire qu’il y a à peine quelques années, une personne sur quatre retournait sur la table d’opération en hémodynamie. Aujourd’hui, c’était plutôt un sur vingt. J’étais le un sur vingt.

    J’ai aussi lu que certains opérés avaient des douleurs durant les six premiers mois suivant la pose de stents tout comme j’avais. J’évite de lire sur les blogues, mais c’est parfois plus fort que moi. À la suite de la crise le lendemain de la première opération, un cardiologue pensait que j’avais eu un infarctus. Ce qui était infirmé par un autre médecin. Le doute persistait et augmentait mes questionnements.

    *

    Coïncidence, je me suis retrouvé dans la même chambre et le même lit que lors de ma première visite dans ce « tout inclus ». En attente de la deuxième coronarographie.

    J’avais une voisine de chambre, en attente d’une opération plus importante, un pontage. Son mari était là et l’accompagnait. Nous avons parlé d’histoires de cœur. Ça crée des liens.

    Le cardiologue était passé lui parler avant l’heure du repas. Son opération était encore une fois remise d’une journée. Pas parce qu’elle était moins importante, mais cela dépendait des priorités et de l’urgence de chacun.

    Elle est décédée à 22h15. Juste à côté de moi. J’ai tout entendu. La mort n’est pas ce que l’on croit. La dame n’était pas bonne actrice. Le lendemain matin, il n’y avait plus de lit, ni de voisine. La noirceur du tunnel s’est assombrie un peu plus.

    Barbara, ma chirurgienne cardiologue était suisse allemande. Pas du tout un accent slave mais bien germanique. Elle était plus belle que dans mes souvenirs. J’étais prêt à la recevoir dans mes entrailles. Cette fois-ci, elle est entrée en bas de la ceinture, par l’aine. C’est juste quelques jours de plus pour se remettre debout que si c’était par le poignet. L’opération s’est bien déroulée. Et très rapidement, j’étais de retour dans ma chambre maintenant privée.

    Heureusement, mon cœur était en parfait état. La première opération était un succès. (Voir l’article « Je suis un bon acteur ».)

    Artères débloquées.

    Toutes mes artères sont débloquées.

    J’étais content de savoir que les 14 cm de stents faisaient leur travail. Mais mes malaises étaient toujours là. J’avais une petite douleur résiduelle dans la poitrine. Ma gorge brûlait. On m’a donné congé. Le cardiologue de service a relevé des traces d’un infarctus, sans savoir quand ce serait arrivé. J’avais à prendre une pilule supplémentaire à chaque matin. Sans trop comprendre où j’étais rendu dans la maladie et ce qui m’était arrivé. C’était le brouillard opaque.

    *

    Les semaines qui ont suivi étaient étranges. Je me suis mis au repos complet. Un matin, je suis parti chercher du lait au dépanneur du coin. À pied. J’avais séparé les litres dans deux sacs pour équilibrer le poids également dans chaque main. À mi-chemin, j’ai déposé un des sacs sur le trottoir à cause de la douleur. Le ciel était nuageux. Le vent était froid.

    Un peu après, j’ai décidé de ne plus parler de ma condition. De mes douleurs. J’ai juste décidé de ne rien faire de physique. Pas facile. C’est contraire à mes habitudes. C’est sans doute la vraie signification de tout changer dans sa vie lorsqu’on a des problèmes de cœur.

    J’ai donc décidé de ne plus répondre si on me demandait comment j’allais. « Comment vas-tu, Benoît? » Je vais bien. Je vais mal. Pensais-je. J’ai coupé les ponts. Le tunnel est devenu froid où régnait une atmosphère de solitude.

    Un jour est arrivé où j’avais ma rencontre avec mon cardiologue que je n’avais pas vu depuis ma première opération. Celui qui avait trouvé la petite anomalie dans la vidéo de mon cœur. La rencontre était vide. J’étais incapable de décrire ma condition, mes symptômes. Incapable d’exprimer que je n’allais pas bien. Il m’a prescrit de cesser un médicament bêtabloquant. J’étais content de cela. Il m’a infirmé la possibilité que j’aie subi un infarctus. Mais j’étais toujours dans le noir. Et seul sans savoir ce qu’il adviendrait de ma condition plutôt handicapée.

    Je devais être patient. Et non pas un patient impatient. La nuit suivant cette rencontre, j’ai fait de la fièvre. Près de 40 °C. Le lendemain aussi. Et encore le surlendemain. J’ai vu d’urgence un médecin dans une clinique privée. Il m’a dit que j’avais une pneumonie. Il n’y avait plus aucune lumière à chaque extrémité du tunnel. C’était la noirceur totale.

    *

    Il était une heure du matin, je faisais toujours de la fièvre. 39,8 °C. J’ai déliré.

    Invitation à mes funérailles

    Finalement, je suis mort. Je ne me souviens pas comment. Est-ce par un infarctus? Est-ce une complication de la pneumonie? Est-ce un suicide? Ou est-ce simplement un accident bête de la route, trop lent à traverser le boulevard Pie-IX à l’heure de pointe?

    Ça n’a pas vraiment d’importance à ce moment précis. Je suis dans une boîte qu’on appelle cercueil. Hum, ça me donne froid dans le dos. Mais non, je ne sens plus rien. Mon corps est à une température, je suppose de 20 °C. Mais c’est théorique. Disons que je devrais être à la température de la pièce, bien chambré.

    Le cercueil se trouve dans une grande salle. Il n’y a pas trop de gens. Je sens le monde autour de moi. Je reconnais ma famille. Mes amies. Mes amis. Mes ex. Mes aventures. Des connaissances. Et des inconnus. Je n’ai jamais compris pourquoi va-t-on à l’enterrement d’un inconnu. 

    Je me demande pourquoi je suis là à raconter tout ça. Il n’y a pas de réponse. C’est juste ainsi.

    Je me rappelle mes relations. Il y a tout ce monde tout près. Je peux ressentir tout l’amour qui vient vers moi. Mais je ne peux plus répondre. En fait, c’est un peu comme j’ai toujours été dans ma vie de vivant.

    Dans cette nouvelle vie de mort, je n’ai plus peur de recevoir cette tendresse. Avant, j’étais trop souvent apeuré de me laisser percer. D’ouvrir la porte à l’amitié des autres. À l’amour vrai. Et sincère. 

    Les gens circulent. Il y a des pleurs, beaucoup de pleurs. Il y a aussi des sourires qui proviennent de leurs souvenirs avec moi. Finalement, il n’y a pas que de la tristesse.

    Je n’ai toujours pas vu Élizabeth. Elle ne doit pas savoir que je suis décédé. Elle n’était pas sur la liste des invités. J’aurais dû m’appliquer à faire cette liste d’invitation, même si tout le monde riait jaune à me voir planifier ma mort. 

    Le soir est arrivé dehors. Il fait chaud. À travers la fenêtre entrouverte, on entend le jacassement des grillons.

    La salle s’est soudainement remplie. Je sens les vibrations du grondement des conversations. Ça y est, la finale approche avant qu’on ne m’enferme dans ma boîte en bois. Qui deviendra mon tunnel noir et tranquille. Mes derniers contacts humains se passent en temps réel sous mes yeux, avec mes émotions encore présentes avec tout mon monde. Je suis toujours là!

    *

    Il y a encore trop de monde. Trop près de moi. J’ai chaud. Mon corps est à 39,8 °C. Je grelotte si fort que mes membres deviennent endoloris. Je dois me découvrir et me déshabiller. Mais alors j’ai si froid.

    Je fais beaucoup de fièvre. Je délire. Dans mon lit mouillé de sueur. J’emmagasine de la chaleur pour une mort éventuelle. Mes émotions resteront un peu plus longtemps présentes.

    Dans mon tunnel noir, je me retrouve isolé dans la maladie. Je me sens seul et je doute de moi. De ce que je vaux. Je ne suis plus rien. La distance entre les autres et moi s’agrandit. Je n’ose pas exprimer tout ce qui me passe par l’esprit.

    Il n’y a pas si longtemps, je n’aimais pas avoir l’attention des autres parce que ça me donne chaud. Aussi, j’ai un tel besoin d’être aimé en étant incapable de me laisser aimer. Une dualité stressante.

    Ces stress auront été de loin le plus important facteur de risque de ma condition cardiaque.

    *

    Finalement, une radiographie a confirmé que je n’avais pas de pneumonie. La fièvre est partie au cinquième jour.

    Je suis parti en paix pour les Antilles. Sur le voilier de mes amis Daniel et Claudine.

    Le soleil me réchauffe le visage. La lumière est éblouissante. Je comprends un peu plus pourquoi j’aime tant les pays où il fait très chaud. Au milieu de l’océan où peu de gens me font vivre des émotions. Ou dans le fond de la mer où je suis isolé des sons des autres plongeurs. Où la pression de l’eau me fait un immense câlin. Où je ne fais qu’un avec l’immensité de ce monde.

    Voilier et plage

    Le voilier en mouillage devant une plage à la baie Friar, à Saint-Martin.

     

    Hier, j’ai quitté mon tunnel noir où il y a trop de turbulences.

    Aujourd’hui, j’apprivoise mes émotions. Je veux ressentir l’amour des êtres que j’aime.

    Demain je vais vivre. Je vais aimer et me laisser aimer.

    Je vais parler d’amour.

     

    Benoît L’Heureux

    Avril 2015

     

  • Je suis un bon acteur (version L’Actualité)

    Article par publié sur le blogue d’Alain Vadebonceur (version L’Actualité).

    Lorsque je l’ai aperçu dans la salle d’attente, je me suis arrêté net. Ce visage et ces yeux ne m’étaient pas inconnus. Voyons… un plancher de cuisine… notre vieille maison… Benoît L’Heureux ! Je ne l’avais pas revu depuis près de 40 ans.

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  • Je suis un bon acteur

    Retrouver un vieil ami est émouvant. Surtout s’il croit mourir bientôt et qu’il faut alors le soigner… Un récit du Dr Alain Vadeboncœur. Ce texte a été publié dans L’Actualité le 17 avril 2015.

    Lorsque je l’ai aperçu dans la salle d’attente, je me suis arrêté net. Ce visage et ces yeux ne m’étaient pas inconnus. Voyons… un plancher de cuisine… notre vieille maison… Benoît L’Heureux ! Je ne l’avais pas revu depuis près de 40 ans.

    Je devais avoir 14 ans et lui, 16 ou 17. Fils d’un grand ami de mon père, doué pour les rénovations, il avait eu comme contrat de refaire en entier le plancher de notre vieille cuisine, question de lui redonner un peu d’allure. J’ai donc appris à ses côtés comment bien aligner les planches et les fixer en place. J’avais été son helper, en quelque sorte.

    Je le retrouvais aujourd’hui face à moi, à l’urgence. J’allais de nouveau l’aider, mais d’une autre manière. C’est toujours troublant de revoir ainsi une ancienne connaissance. Comme ça, à l’urgence, 20, 30 ou 40 ans plus tard, sur le terrain de la maladie — l’un comme patient, l’autre en tant que médecin.

    Les deux ont vieilli, bien entendu. En même temps, j’éprouve souvent comme un sentiment de continuité ; comme si le temps n’avait pas eu de prise, curieuse illusion après quoi nous poursuivions tout bonnement la conversation entreprise dans les années 1970. Je ne sais pas pourquoi, j’ai aussi toujours trouvé que les gens ne changent pas si fondamentalement.

    Mais puisque je suis médecin, quand je revois ainsi un vieil ami, ce n’est généralement pas pour des raisons amusantes. À l’Institut, c’est habituellement parce que le temps et les facteurs de risque de la maladie cardiaque ont laissé des traces profondes aux artères coronariennes, ce qui provoque des symptômes (angine), des complications (infarctus) ou des drames : la mort subite.

    En apercevant Benoît, je me suis justement souvenu du récit de la mort de son père, André L’Heureux, un ancien de la CSN comme mon père, emporté par une crise cardiaque plusieurs années auparavant : il s’était effondré à la banque, à Saint-Antoine, fracassant du coup la vitrine. Une mort spectaculaire — à l’image de ce syndicaliste ardent, solide et franc, taillé tout d’une pièce, comme ses convictions.

    Benoît éprouvait certains symptômes d’angine un peu vagues, notamment lorsqu’il courait pour essayer de suivre sa blonde.

    1_BenoitExerciceWeb

    Son électrocardiogramme était normal. Les tests sanguins à l’urgence étaient aussi normaux. Mais j’avais un doute, et quand on a un doute, il faut se fier à son jugement, histoire de ne rien manquer et de bien orienter le patient.

    Je me suis donc occupé de lui du mieux que j’ai pu. Je l’ai même revu, au hasard de ses retours à l’urgence. Mais je le laisse vous raconter tout ça. C’est qu’il y a tout juste quelques semaines, il m’a envoyé ce texte, que je lui ai proposé de publier dans ces «dialogues avec la mort».

    Parce que Benoît pensait bien qu’il allait mourir, rien de moins — une crainte d’ailleurs fréquente chez les cardiaques. Parfois, ils n’ont malheureusement pas tort.

    Son texte est le récit de deux rencontres : celle d’un homme avec la maladie (alors qu’il se croit en parfaite santé), mais aussi celle, en parallèle, avec une connaissance de jadis, c’est-à-dire moi — pour un court temps son médecin.

    *

    Je suis un bon acteur

    La douleur commence par une crampe aiguë à la poitrine. Comme ça arrive sporadiquement. Mais là, elle s’installe et ne démord pas. Les spasmes s’étendent dans toute la poitrine. Ça élance et tire jusqu’aux épaules. C’est vraiment douloureux.

    Je décide de sonner. Je n’ose pas trop. C’est peut-être encore psychosomatique ou une certaine tendance hypocondriaque. Je presse le petit bouton. Je n’aime pas beaucoup, sachant que la petite lumière au plafond clignotera pour signaler la source de l’appel. Il y a aussi le signal sonore qui tintera dans la chambre vide.

    Plusieurs minutes passent avant que quelqu’un se pointe. Il s’excuse en expliquant qu’ils ont eu un code. Peut-être pour soigner un mauvais acteur. Moi, je suis bon acteur parce que je ne sais pas mourir.

    Le Dr Alain Vadeboncœur est là, près de mon lit d’urgence. Il y a aussi cette jeune infirmière, tout innocente, qui dit: «Il a les mains toutes froides et mouillées. Ses pieds aussi sont tout froids.»

    Ils sont plusieurs autour de mon lit, dont la novice. Alain observe l’écran de ma vie — le moniteur cardiaque. Il ne se passe rien d’anormal.

    Électrocardiogramme (normal) réalisé à Benoit L'Heureux lors de sa visite

    L’électrocardiogramme (à peu près normal) de Benoît L’Heureux au moment de sa visite (1).

    Mais je sens tout de même que ce n’est pas net. En tout cas, c’est douloureux et c’est constant. Je pense avoir craqué le bout de mon lit en poussant trop fort avec mon pied gauche. J’ai tellement eu chaud. J’ai peur.

    Je pense que la mort est juste là. Je prends conscience que cette expérience se vit seul et qu’au bord de la fin, je ne suis plus rien. J’admets que je ne laisse aucune trace dans ce monde. Les seules vraies traces sont les souvenirs imprégnés chez ceux qui restent. Ceux qui m’aiment. Ceux qui ont encore besoin de moi. Mes enfants abandonnés. Mon ex, avec qui tout n’a pas été dit, éclairci, pardonné.

    Benoit et sa fille Charlotte, qui l'accompagnait à l'urgence

    Benoît et sa fille Charlotte, qui l’accompagnait à l’urgence.

    Mes seules pensées se portent vers les gens que j’aime. J’ai de la peine de savoir que je ne les reverrai jamais plus. Ou peut-être suis-je triste de réaliser qu’ils auront de la peine, sans ma présence pour les consoler ?

    Mais après cinq ou six minutes, tout part comme c’était venu. Je suis tout mouillé. Je me voyais déjà dans une histoire du tome II du livre Les acteurs ne savent pas mourir,d’Alain Vadeboncœur. Après coup, seul dans mon lit, je pense que j’ai failli mourir.

    *

    Tout avait débuté il y a environ un an. Je m’étais mis à la course à pied, six mois avant. Parce que c’est un sport accessible. Et aussi parce que ma blonde courait très souvent. J’ai commencé à courir après elle. Parce que je voulais être auprès de ma blonde.

    Un matin, j’ai changé mon parcours de jogging en empruntant une rue vers le nord, qui montait jusqu’à Sherbrooke. Il faisait beau. C’était un des premiers jours du printemps. Le soleil était chaud. Un peu plus loin, j’ai eu une terrible douleur à la poitrine. Je me suis presque agenouillé sur le trottoir tellement je me sentais mal.

    Ma tendance pessimiste me faisait réfléchir à ma condition physique. Je me disais que je n’étais pas assez en forme. Peut-être trop vieux pour commencer à courir. Surtout à courir après ma blonde. J’avais passé l’âge.

    Je n’ai jamais parlé de cet incident. À cette époque, je geignais déjà trop au sujet de mon essai sur les émotions et de mon abstinence complète à l’alcool.

    J’ai continué à courir. Je voulais devenir en forme. J’avais quelques douleurs, attribuables à ma mauvaise forme physique. On me disait : «Pousse, pousse.» Je me disais : «Cours, cours, tu vas la rattraper.» J’ai essayé de faire mes entraînements à l’intérieur du Stade olympique. Là, je devenais un vrai joggeur dans le club Les Vainqueurs.

    Mais après quatre soirs et des courses un peu plus poussées que celles auxquelles j’étais habitué, j’avais encore plus mal et je toussais — une petite toux sèche. L’entraîneur me disait que je faisais sans doute de l’asthme à l’effort.

    J’ai consulté mon docteur, qui m’a prescrit une pompe. J’avais beau essayer, rien ne changeait. Alors, je suis revenu à mon club du solitaire, qui me convenait mieux. Quelques semaines plus tard, je courais toujours et j’avais toujours mal.

    En voyage à Barcelone, j’ai couru avec ma fille Charlotte, mais je n’étais pas capable de faire plus de 500 m. Je devais terminer le parcours à la marche. J’étais un peu découragé. Nous avons fait plusieurs marches en montagne des Pyrénées. Les montées étaient difficiles. J’avais chaud. Je suais beaucoup, et la poitrine me serrait. Je toussais. Ces symptômes disparaissaient dès que la montée abrupte cessait. Ou dès que je me reposais.

    Au retour de voyage, mon docteur soupçonnait un problème cardiaque. En tout cas, il fallait éliminer cette possibilité. Deux mois plus tard et un test à l’effort négatif, je ne faisais plus de sport, sauf quelques randonnées et un peu de vélo. Ma blonde était rendue beaucoup plus loin.

    J’étais un peu dans la brume. Il y avait un homme d’un certain âge qui me disait que c’était sans doute parce que je ne buvais plus d’alcool. Et que ces maux provenaient de ma tête. Que c’était de l’angoisse. «Je veux bien vous croire», lui avais-je répondu.

    Le temps passait. Je ne voyais plus ma blonde sur la route. Elle avait dû prendre une courbe au loin.

    Un vendredi soir, j’avais toujours mal, presque à ne rien faire. J’étais avec mon amie France. Elle m’a dit : «Ça suffit, je t’emmène à l’hôpital». Je suis allé à l’Institut de cardiologie de Montréal. Il était 22 h. Je suis tombé par hasard sur Alain, médecin de garde à l’urgence.

    Il y a plus de 30 ans, j’avais fait un plancher de bois de chêne avec lui. Il était aussi le fils de Pierre, qui était un grand ami de mon père et aussi le charmeur de ma mère. Pierre appelait souvent ma mère, jusqu’à son départ final.

    Alain sait écouter. Il est d’une immense douceur. Parmi mes infinis énoncés de symptômes et d’anecdotes, il m’a dit que tout cela était bien louche. Qu’il fallait investiguer. Mais deux autres tests à l’effort plus tard (avec médecine nucléaire puis échographie), toujours avec des résultats négatifs, j’avais toujours de la douleur.

    C’était le retour à la case départ, pour moi en tout cas. On m’a promis un rendez-vous avec un cardiologue. Ce qui arriva finalement trois mois plus tard.

    *

    Je m’étais convaincu que je n’avais rien, et j’avais recommencé à faire de la natation et du yoga chaud. C’était le 21 janvier. La rencontre avec le cardiologue se déroulait normalement. Vers la fin du rendez-vous, il m’a prescrit des médicaments pour trois mois, afin de vérifier si ça aurait un effet sur ma condition. En écrivant l’ordonnance, il me questionnait encore sur mes symptômes.

    Attentivement, il scrutait le film de mon échographie à l’effort. Soudain, il a quitté le bureau pour en revenir 10 minutes plus tard.

    Échographie du coeur de Benoit L'Heureux

    L’échographie du cœur de Benoît L’Heureux.

    Il avait consulté un collègue et me confirmait qu’il y avait finalement une anomalie sur la vidéo. Et qu’il y avait de bonnes chances qu’il y ait une petite artère de bloquée.

    «Partez-vous en voyage bientôt ?» m’avait-il demandé subitement. Je n’étais plus assurable à cause de ce diagnostic. Adieu, Saint-Martin, les bains et le voilier de mon ami Daniel.

    Je n’étais pas trop sûr des effets de cette nouvelle sur moi. Je savais que j’étais en choc émotif. C’était le début de ma vie d’acteur, ou peut être la fin. Je me sentais un peu comme dans un mauvais film où le sujet apprend une mauvaise nouvelle de santé. Fuir la réalité ou en parler ?

    Je savais. Mon diagnostic éventuel n’était pas si grave si je me comparais à d’autres, dont ma belle-sœur préférée Geneviève, qui souffrait de plusieurs graves cancers. Mais tout de même. J’ai juste 53 ans. Et j’avais égaré ma blonde quelques semaines avant. Plus capable de courir. Je ne l’ai jamais retrouvée après la courbe sur la route. Là, j’étais sûr que je ne la rejoindrais jamais.

    Je vivais donc un double choc. Étant un grand émotif, j’étais secoué. Dans le déni. Je ne voulais pas être malade. Je me doutais que je l’étais depuis si longtemps. D’une part, ça aurait dû être une libération. Mais je refusais obstinément cette version de la réalité. Les jours suivants — jusqu’au 5 février, jour de la coronarographie — se vivaient dans la confusion, l’appréhension et la peur.

    *

    Le 5 février au matin, je suis donc arrivé au «tout inclus». J’y ai fait une belle rencontre. Une femme cardiologue avec un bel accent qui m’était inconnu, qui me faisait penser au russe. Je me suis retrouvé rapidement sur un lit de métal froid. Dans une salle d’opération froide.

    Tous s’affairaient autour de la table. Ils semblaient bien occupés. Ça parlait dans le haut-parleur. Une voix de femme nommait des chiffres. Celle d’un homme semblait guider ma rencontre russe dans ses opérations.

    Le cathéter a été inséré dans mon corps par un site de ponction au niveau du poignet. Mon corps a réagi avec une vive réaction de rejet. Mes membres paniquaient. Au bout de plusieurs va-et-vient du cathéter, j’étais complètement stressé. Je prenais de bonnes respirations pour me relaxer, comme je le faisais au yoga. Ce qui dérangeait le déplacement du cathéter dans mes artères. Ils m’ont engourdi.

    Les 15 premières minutes, les gens discutaient et riaient. L’atmosphère était détendue. Rapidement, le silence est apparu et j’entendais les communications entre chacun. Il se passait quelque chose. Le cardiologue est venu nous rejoindre dans la salle.

    Ils m’ont annoncé que mon artère droite était bloquée de façon chronique à plusieurs endroits, jusqu’à 99 %. Tiens, pourquoi pas à 100 %? Ils ne pouvaient sans doute pas entrer trois chiffres dans le système. Ou peut-être qu’il n’est pas prévu que les gens bloqués à 100 % se retrouvent ici.

    Coronarographie de Benoit l'Heureux, qui montre les blocages et les Stents insérés par le cardiologue-hémodynamicien.

    La coronarographie de Benoît L’Heureux, qui montre les blocages et les Stents insérés par le cardiologue-hémodynamicien.

    Tout ça a duré trois heures, pendant lesquelles j’étais bien éveillé et sur le qui-vive pour que ça finisse. Il n’y avait pas de barre de progression sur l’écran de radiologie de mon cœur, suspendu au-dessus du lit.

    *

    Comme prévu pour ce genre de traitement, je suis sorti le lendemain matin, à 7 h. À 15 h, j’étais de retour à l’urgence, à la suite d’une première crise à la maison — que je définirais de panique aiguë, avec douleur intense et chaleur humide. Le soir même, une deuxième crise encore plus intense a attiré l’attention vers moi. C’est ainsi que j’ai rencontré mon infirmière novice.

    Après deux jours dans cette merveilleuse unité d’urgence, j’ai déménagé dans une chambre avec vue sur une belle mer enneigée. Il y avait un petit salon privé près de la fenêtre. Mon voisin de lit avait été sauvé in extremis d’un caillot bloqué au cœur. Finalement, ce quatre étoiles tout inclus n’avait rien à envier à mon vol annulé vers Saint-Martin. Aujourd’hui m’attendaient d’autres aventures trépidantes et de belles rencontres.

    *

    Je réalise que je suis un bon acteur. J’ai essayé de mourir sans convaincre Alain Vadeboncœur, qui croit que les acteurs ne savent pas mourir. L’acte de la mort n’est pas pour moi aujourd’hui.

    Durant les 12 derniers mois, j’ai bien joué mon jeu, pour me rendre aussi loin que possible dans la douleur d’angine. Mais je reste touché profondément, jusqu’aux entrailles, jusqu’au cœur, qui se remet difficilement de ces rencontres et d’une rupture avec une vie passée.

    Je ne meurs pas, je suis bon acteur. Je joue maintenant le patient cardiaque.

    Benoît L’Heureux

    Mars 2015

  • Carnet de voyage en Guadeloupe

    Vol7no2-Guadeloupe-icoLa plongée et la voile : deux mondes différents mais si semblables en même temps. Les deux se font dans le silence des eaux. Elles nous placent devant des éléments inhumains qui deviennent impitoyables lorsqu’ils se déchaînent. Elles mènent l’homme à se surpasser et à relever des défis. Elles invitent à la découverte de notre monde.

    Lire la suite…