Journal Transat 2026 .1

Au milieu de l’océan Atlantique

Au milieu de l’océan Atlantique, plutôt à l’ouest, à quelque 400 miles nautiques des Bermudes.

Nous flottons. Nous avançons par la force des 75 HP du moteur diesel qui ronronne depuis maintenant 4 jours, 24 heures sur 24. La mer est presque d’huile. C’est la pétole comme les Français disent si bien.

Ce n’est pas agréable de rouler à moteur. Le bruit. Les mouvements inconstants. Surtout pour ceux qui dorment dans les deux chambres adjacentes. C’est comme dormir à un mètre du tracteur déneigeur.

Il y a aussi de longues vagues berçant la coque du voilier. Ce roulis est le plus pénible à supporter. Appuyée sur le matelas, ma tête pivote au gré de ces mouvements perpétuels. La position sur le dos est la meilleure. Les bras étendus de chaque côté du corps, avec un léger angle pour stabiliser contre les mouvements. Mes muscles sont ainsi en légère traction en permanence. C’est un bon entraînement.

C’est la sixième journée. Une distance parcourue d’environ 600 miles. Sur un total de 2500 pour rejoindre les Açores. Malgré tout, nous avançons.

L’immense lac bleu s’étend sur des dizaines de miles. Ici, un lac bleu est l’image d’une carte météo où une zone sans vent est représentée par un « lac bleu » entouré d’autres couleurs avec du vent.

Malgré les rétrécissements du contour du lac bleu, Olivine est toujours au centre de ces bleus où le vent est presque inexistant. Les prévisions météo annoncent encore quatre jours sans vent. C’est un genre de malédiction qui nous poursuit. Sous un autre angle, nous traversons le triangle des Bermudes, d’où des histoires inspirées foisonnent.

Ou bien ce sont les mots « cordes » et « lapin » trop souvent nommés depuis notre départ.

***

Souvenir d’un passé récent

25 avril

C’est la cacophonie. Le voilier mouille dans la baie devant le village de Saint-Pierre. Il pivote sur lui-même, changeant les sons perçus selon l’humeur de la marée, des vagues et des vents. Le samedi soir, la pseudo-faune locale s’excite les sens avec les moyens accessibles à des insulaires antillais.

Jusqu’au crépuscule, la plage principale est bondée par des familles et groupes en congés de travail. Nous assistons à des concerts de ghettoblaster. Il y en a trois qui se rivalisent en volume et en rythme disco-rap et hurlant.

Quelques-uns étirent les plaisirs jusqu’après la tombée de la nuit. Arrivent maintenant les motocross au silencieux transformé. Ils vont et viennent sur la route panoramique du bord de mer créant une pétarade intolérable. Je me demande si cette cacophonie est permise dans les baies méditerranéennes.

***

Clandestins

J’ai retrouvé la maison des Schtroumpfs. Lapinou ne semble plus être parmi nos amis. Selon moi, il se cache dans l’un des multiples équipets ou sous-plancher. Il sait bien qu’il est banni des bateaux. Mais sa passion est si grande qu’il ne peut se faire à l’idée de ne plus vivre sur le voilier.

Il connait bien les mots interdits sur un bateau. Comme lapin ou encore corde.

Le lapin est bon à manger et se reproduit rapidement. À une certaine époque, il était donc prisé pour les repas durant de longs voyages en bateau. Cependant, il adore ronger et manger les cordages, les amarres et les drisses du bâtiment causant des problèmes souvent irrémédiablement dangereux. Le pauvre lapin fut rapidement banni et porteur de malchance. On ne peut donc pas prononcer le mot lapin. Et pourtant, aujourd’hui, les cordes sur Olivine sont infectes à grignoter. Le nylon ou le « dyneema » aussi solide que l’acier sont indigestes. Lapinou préfère les restes de biscuits soda ou les fonds de croustilles.

***

L’homme et les vagues

Le cap du voilier est stable. Le vent est si faible que le moteur propulse cet amas de fibre de verre, de métal antirouille, de guenille formant les voiles enroulées et quelques âmes à la recherche de temps à perdre.

Le vent pousse par l’arrière et quelques vagues arrosent la tablette de la proue. Le vent par l’arrière, ou en naviguant au portant, le vent réel n’est pas celui ressenti. Je ressens plutôt le vent apparent qui est une résultante du vent réel et du vent de déplacement. Le vent réel venant de l’arrière est en partie annulé par le vent créé par notre route vers l’avant. C’est pourquoi le vent apparent au portant est souvent presque nul à basse vitesse. Le vent arrière vient aussi avec des vagues, ce qui provoque des roulis. Un balancement sur le côté du bateau. Un roulis prononcé est généralement désagréable.

Étendu dans le cockpit, l’endormissement m’envahit irrésistiblement. Je somnole. Mes yeux s’ouvrent et se ferment. Mon regard alterne entre le bleu du ciel et le turquoise de la mer.

Soudainement, un vent prononcé balaie mon visage. Il y a assez de vent pour monter les voiles. Le silence revient en fermant le moteur. Et la pression sur les voiles stabilise le voilier. Le roulis disparaît. Je suis de nouveau étendu à rêvasser.

Un peu plus tard, la température chute subitement. Un front froid est proche.

Le vent arrière était stable autour de dix nœuds. Sans avertissement, le vent change de 180 degrés. Il est de face à près de 20 ou 25 nœuds. Évidemment, les voiles claquent. Les cordes et le métal résonnent. C’est de nouveau la cacophonie de veille.

On affale les voiles rapidement. Tout en demeurant dans le cockpit. On démarre le moteur. Il y aura de la pluie bientôt. Pas si loin, on entend le tonnerre gronder. Chaque coup fait vibrer l’air ambiant. C’est même très proche.

Les coulisseaux de la grand-voile se défont du rail de mât. La voile veut sortir du « lazy-jack ». Je dois aller au pied du mât.

La pluie a débuté en trombe. Je suis aveuglé dans mes tentatives de sécuriser la grand-voile. Encore quelques grondements et vibrations dans les airs. J’imagine la foudre toucher le mat conducteur avec mes bras agrippés solidement à ce même mât. Je laisse cette réparation pour plus tard et je me dépêche à rentrer au cockpit, en sécurité. Nous avons rencontré un grain. D’où l’expression de bien « veiller au grain ».