Catégorie : Transat 2026

  • Journal Transat 2026.2

    13 mai – La nuit

    Je dormais profondément. Un rêve actif, en cours. Je suis debout et endormi.

    Le vent pousse. Presque de l’arrière à 180 degrés.

    Il tergiverse. Les voiles hésitent sans savoir sur quelle amure porter le voilier.

    Notre cap n’est pas parfait. Notre parcours sera allongé si je ne fais rien. Les voiles sont bruyantes par à-coups.

    Je me décide à faire un virement de bord.

    Le voilier prend de la vitesse aussitôt. Il glisse et fend les vagues. Les sons de l’eau sont francs et sans hésitation.

    Les voiles pleines d’air. 

    Olivine a une belle allure dans le noir de cette nuit sans lune ni étoile. Tout le monde peut maintenant mieux dormir.

    15 mai

    Le parcours avance

    Le cap de la moitié du chemin est passé. Je ne compte plus les jours complétés, mais les jours restants à faire. C’est une autre façon de planifier plus exigeante en considérant la météo à venir. Je planifie encore sept jours. Selon les prévisions souvent changeantes dans ce coin du monde.

    Il est difficile de s’y fier et ça peut devenir frustrant. Chaque étape d’une journée devient importante pour la journée suivante. Le changement de météo peut modifier les points de chaque jour.

    Je réalise qu’il est préférable de continuer à compter les jours qui passent que ceux qui restent. Sans trop savoir quand nous arriverons.

    Tout de même, il y a moins de jours à faire. On commencera à espérer voir la terre. « Terre en vue! », criera l’œil vigilant.

    18 mai

    L’homme et les vagues (bis)

    Il y a une importante dépression au nord de l’Atlantique Nord. On remarque un immense tourbillon rouge sur les logiciels météo. Le bleu signifie des vents faibles à modérés. Le rouge, le vent est de modéré à fort. Et les autres « bleus » tirant sur le mauve, daltonisme oblige, sont très forts à difficilement supportables en voilier. Heureusement, ce n’est pas la saison des mauves.

    Autre chance heureuse est que les vents forts s’amenuisent tout près de nous. Il a suffi de prendre la fuite vers le sud-est et nous avons évité des vents jusqu’à 28 nœuds. Avec les heures, ces vents ont aussi diminué légèrement.

    Au lieu de passer 48 heures dans des eaux mouvementées, ce sera 24 heures dans des vents de moins de 20 nœuds. Cela change tout pour la formation des vagues.

    Ce n’est pas tant la force du vent qui rend difficile la navigation. C’est la formation des vagues par les vents forts et changeants. La houle rend très difficile la vie à bord du bateau.

    J’ai aussi appris une explication des effets sur notre corps. C’est le concept de la force gravitationnelle des mouvements verticaux. C’est ce qui donne les vrais maux de mer. Chaque déplacement est ardu. Juste aller pisser devient une corvée. Imagine cuisiner un repas trois services. Même manger peut être désagréable.

    Dormir dans la cabine avant. Vue du cockpit, le nez du voilier monte d’un mètre en moins d’une seconde. Il redescend aussi rapidement. Imagine ta tête sur l’oreiller. Elle pèse 10 kg et, soudainement, elle flotte en apesanteur. Avec un petit mouvement soudain vers bâbord. Sur le dos. Sur le côté. Tout bouge. C’est excellent pour se souvenir de tous ces rêves.

    J’arrête ici. Je dramatise quelque peu. Je sais que ça ne dure jamais. Et les moments calmes de la mer sont immensément appréciés.

  • Journal Transat 2026 .1

    Journal Transat 2026 .1

    Au milieu de l’océan Atlantique

    Au milieu de l’océan Atlantique, plutôt à l’ouest, à quelque 400 miles nautiques des Bermudes.

    Nous flottons. Nous avançons par la force des 75 HP du moteur diesel qui ronronne depuis maintenant 4 jours, 24 heures sur 24. La mer est presque d’huile. C’est la pétole comme les Français disent si bien.

    Ce n’est pas agréable de rouler à moteur. Le bruit. Les mouvements inconstants. Surtout pour ceux qui dorment dans les deux chambres adjacentes. C’est comme dormir à un mètre du tracteur déneigeur.

    Il y a aussi de longues vagues berçant la coque du voilier. Ce roulis est le plus pénible à supporter. Appuyée sur le matelas, ma tête pivote au gré de ces mouvements perpétuels. La position sur le dos est la meilleure. Les bras étendus de chaque côté du corps, avec un léger angle pour stabiliser contre les mouvements. Mes muscles sont ainsi en légère traction en permanence. C’est un bon entraînement.

    C’est la sixième journée. Une distance parcourue d’environ 600 miles. Sur un total de 2500 pour rejoindre les Açores. Malgré tout, nous avançons.

    L’immense lac bleu s’étend sur des dizaines de miles. Ici, un lac bleu est l’image d’une carte météo où une zone sans vent est représentée par un « lac bleu » entouré d’autres couleurs avec du vent.

    Malgré les rétrécissements du contour du lac bleu, Olivine est toujours au centre de ces bleus où le vent est presque inexistant. Les prévisions météo annoncent encore quatre jours sans vent. C’est un genre de malédiction qui nous poursuit. Sous un autre angle, nous traversons le triangle des Bermudes, d’où des histoires inspirées foisonnent.

    Ou bien ce sont les mots « cordes » et « lapin » trop souvent nommés depuis notre départ.

    ***

    Souvenir d’un passé récent

    25 avril

    C’est la cacophonie. Le voilier mouille dans la baie devant le village de Saint-Pierre. Il pivote sur lui-même, changeant les sons perçus selon l’humeur de la marée, des vagues et des vents. Le samedi soir, la pseudo-faune locale s’excite les sens avec les moyens accessibles à des insulaires antillais.

    Jusqu’au crépuscule, la plage principale est bondée par des familles et groupes en congés de travail. Nous assistons à des concerts de ghettoblaster. Il y en a trois qui se rivalisent en volume et en rythme disco-rap et hurlant.

    Quelques-uns étirent les plaisirs jusqu’après la tombée de la nuit. Arrivent maintenant les motocross au silencieux transformé. Ils vont et viennent sur la route panoramique du bord de mer créant une pétarade intolérable. Je me demande si cette cacophonie est permise dans les baies méditerranéennes.

    ***

    Clandestins

    J’ai retrouvé la maison des Schtroumpfs. Lapinou ne semble plus être parmi nos amis. Selon moi, il se cache dans l’un des multiples équipets ou sous-plancher. Il sait bien qu’il est banni des bateaux. Mais sa passion est si grande qu’il ne peut se faire à l’idée de ne plus vivre sur le voilier.

    Il connait bien les mots interdits sur un bateau. Comme lapin ou encore corde.

    Le lapin est bon à manger et se reproduit rapidement. À une certaine époque, il était donc prisé pour les repas durant de longs voyages en bateau. Cependant, il adore ronger et manger les cordages, les amarres et les drisses du bâtiment causant des problèmes souvent irrémédiablement dangereux. Le pauvre lapin fut rapidement banni et porteur de malchance. On ne peut donc pas prononcer le mot lapin. Et pourtant, aujourd’hui, les cordes sur Olivine sont infectes à grignoter. Le nylon ou le « dyneema » aussi solide que l’acier sont indigestes. Lapinou préfère les restes de biscuits soda ou les fonds de croustilles.

    ***

    L’homme et les vagues

    Le cap du voilier est stable. Le vent est si faible que le moteur propulse cet amas de fibre de verre, de métal antirouille, de guenille formant les voiles enroulées et quelques âmes à la recherche de temps à perdre.

    Le vent pousse par l’arrière et quelques vagues arrosent la tablette de la proue. Le vent par l’arrière, ou en naviguant au portant, le vent réel n’est pas celui ressenti. Je ressens plutôt le vent apparent qui est une résultante du vent réel et du vent de déplacement. Le vent réel venant de l’arrière est en partie annulé par le vent créé par notre route vers l’avant. C’est pourquoi le vent apparent au portant est souvent presque nul à basse vitesse. Le vent arrière vient aussi avec des vagues, ce qui provoque des roulis. Un balancement sur le côté du bateau. Un roulis prononcé est généralement désagréable.

    Étendu dans le cockpit, l’endormissement m’envahit irrésistiblement. Je somnole. Mes yeux s’ouvrent et se ferment. Mon regard alterne entre le bleu du ciel et le turquoise de la mer.

    Soudainement, un vent prononcé balaie mon visage. Il y a assez de vent pour monter les voiles. Le silence revient en fermant le moteur. Et la pression sur les voiles stabilise le voilier. Le roulis disparaît. Je suis de nouveau étendu à rêvasser.

    Un peu plus tard, la température chute subitement. Un front froid est proche.

    Le vent arrière était stable autour de dix nœuds. Sans avertissement, le vent change de 180 degrés. Il est de face à près de 20 ou 25 nœuds. Évidemment, les voiles claquent. Les cordes et le métal résonnent. C’est de nouveau la cacophonie de veille.

    On affale les voiles rapidement. Tout en demeurant dans le cockpit. On démarre le moteur. Il y aura de la pluie bientôt. Pas si loin, on entend le tonnerre gronder. Chaque coup fait vibrer l’air ambiant. C’est même très proche.

    Les coulisseaux de la grand-voile se défont du rail de mât. La voile veut sortir du « lazy-jack ». Je dois aller au pied du mât.

    La pluie a débuté en trombe. Je suis aveuglé dans mes tentatives de sécuriser la grand-voile. Encore quelques grondements et vibrations dans les airs. J’imagine la foudre toucher le mat conducteur avec mes bras agrippés solidement à ce même mât. Je laisse cette réparation pour plus tard et je me dépêche à rentrer au cockpit, en sécurité. Nous avons rencontré un grain. D’où l’expression de bien « veiller au grain ».

  • Une traversée transatlantique d’ouest en est

    Une traversée transatlantique d’ouest en est

    « Naviguer est une activité qui ne convient pas aux imposteurs. Dans bien des professions, on peut faire illusion et bluffer en toute impunité. En bateau, on sait ou on ne sait pas. »

    Éric Tabarly1


    Dans la plupart des projets de traversée transatlantique à la voile par des particuliers, le protagoniste ressent le besoin de publier ses aventures et de faire connaître son projet.

    Est-ce pour exorciser ses propres peurs face à ce projet? Ou simplement une tendance au narcissisme? Ou encore pour des besoins pécuniers afin d’en faire un métier. En tout cas, plusieurs me parlent de mon projet et ils sont impressionnés et parfois inquiets. Ils ne feraient jamais ce genre de voyage. Je suis toujours perplexe à écouter leurs impressions. Je ne sais pas trop quoi répondre.  

    Alors, me voici comme les autres à écrire et à publier sur le web. Je vous dirai plus tard pourquoi je le fais.

    Sans doute l’expérience et une longue préparation font que ce projet ne m’inquiète pas tant. Sauf peut-être pour la solitude malgré les équipiers à bord ainsi que pour l’équilibre mental de chacun.

    Il y a aussi la préparation du voilier. D’une importance capitale. Tout a été remplacé. Tout est neuf. Et surtout, tout a été refait par moi-même. Je connais donc par cœur ses systèmes facilitant les réparations. Il y a aussi de la redondance d’équipements critiques. Je sais que tout finit par briser sur un voilier et cela arrive lorsque nous sommes en mer. Je m’attends à une réparation par jour. C’est une moyenne que j’ai déjà connue sur un voilier lors d’une traversée d’est en ouest en Atlantique.

    Le voilier

    En bref, Olivine est :

    • Bénéteau Océanis 46 2008
    • Longueur 47’ 3’’
    • Largeur 14 pieds
    • Tirant d’eau : 5 pieds
    • Tirant d’air : 65 pieds.
    • Tonnage : 19 t.
    • Poids chargé : environ 24 000 lb.

    Pour le mordu de voile et d’aspects techniques, cet autre article qui décrit bien le voilier Olivine.

    Le parcours au long cours

    Le départ est de l’île de Saint-Martin, côté Français. Précisément de la Baie de Marigot.

    Notre première destination, ce sont les îles des Açores, d’une distance d’environ 2 500 milles nautiques ou 4600 km. Le parcours n’est pas en ligne droite. C’est variable selon les vents et les vagues. On prévoit entre 18 et 24 jours en haute mer sans vue sur terre.

    Après quelques jours de repos, nous reprenons la mer vers le détroit de Gibraltar. Un parcours de 900 mn. Durée environ 8 à 10 jours.

    Finalement, en Méditerranée, nous naviguons jusqu’à Carthagène en Espagne, environ 250 mn. Durée environ 2 jours.

    Nous utilisons un logiciel de planification de route météo Predictwind. C’est toujours impressionnant de voir les gros tourbillons colorés rouge ou bleu foncé.

    Prévision de la météo pour le 22 avril 2026. Le trait discontinué montre la route approximative du parcours.

    Prévision de la météo pour le 22 avril 2026. Le trait discontinué montre la route approximative du parcours.

    Lorsque le voilier sera près des Açores, le tourbillon en rouge ne sera plus là. Ce sera un tout autre système météo.

    Le logiciel propose plusieurs routes selon différents modèles de prédictions météo.

    On remarque certaines routes plus longues que d’autres mais de durée similaire. Les zones bleues montrent qu’il n’y a presque pas de vent. Olivine peut naviguer à moteur pendant environ 5 jours (120 heures continues). Certaines de ces routes demandent plus de 4 jours à moteur. Il se peut que l’on doive attendre le vent.

    Par ailleurs, nous utilisons les services d’un routeur professionnel. Chaque jour, il nous proposera la meilleure route selon nos attentes, soit une navigation confortable.

    La préparation

    Une bonne préparation est présage d’un voyage qui se déroulera bien. Il y a peu de place à l’improvisation. En haute mer, on ne peut compter que sur soi.

    La préparation de ce voyage se divise en plusieurs parties :

    1. Le voilier.
      • Le choix du voilier.
      • Les modifications pour le voyage au long cours.
    2. La sécurité et la communication.
      • Balise de détresse (Epirb).
      • Balise de détresse personnel pour chaque membre de l’équipage.
      • Balise MOB (homme à la mer).
      • Les harnais et ligne de vie.
      • Internet haute vitesse.
      • Téléphone satellite.
      • La trousse de premier soin.
        • Des somnifères, aux antibiotiques et aux points de suture avec sédation.
    3. La planification dans le temps.
      • Bien choisir la période de l’année.  
    4. Les outils météo et de routage en mer.
      • Indispensable d’utiliser les bons logiciels avec licences de niveau professionnel.
    5. Les vérifications quotidiennes.
    6. La nourriture.
    7. Le manuel de l’équipier.
    8. Les dodos et les quarts de nuit.
    9. Les outils.

    Suivre Olivine

    Identifiant MMSI : 316041886

    Suivez Olivine à la trace sur PredictWind

    Un autre site intéressant pour voir tous les bateaux des océans : Marine Traffic

    Les équipiers

    Benoît : le capitaine. Observateur et passif.

    Marc : frère du capitaine et navigateur. Le navigateur a la charge de la navigation, soit du choix de la route à prendre. Il a une certaine tendance à choisir la route la plus rapide où les vents et les vagues sont impressionnants.

    Félix : fils du capitaine, un don pour la pêche et cuisinier. Il est presque né sur un voilier. Zéro mal de mer.

    Je partage le « Manuel de l’équipier – Transat 2026 ». Un document fourre-tout pour chaque membre de l’équipage.


    1. Cette citation souligne l’importance de la compétence technique et de l’expérience réelle, plutôt que de la simple apparence de maîtrise. La mer ne pardonne pas : La mer punit les bravaches et exige l’humilité. L’apprentissage : Tabarly considérait le métier de marin comme un long apprentissage et non quelque chose qui s’improvise. ↩︎
  • Manuel de l’équipier

    Le manuel de l’équipier est un guide non exhaustif pour le marin en haute mer.